Une mère heureuse

La garde 1 et le médecin étaient penchés sur elle, la maniaient. Ils enlevèrent quelque chose ; et bientôt ce bruit étouffé qu’elle avait entendu déjà la fit tressaillir ; puis ce petit cri douloureux, ce miaulement frêle 2 d’enfant nouveau-né lui entra dans l’âme, dans le cœur, dans tout son pauvre corps épuisé ; et elle voulut, d’un geste inconscient, tendre les bras.

Ce fut en elle une traversée de joie, un élan vers un bonheur nouveau, qui venait d’éclore. Elle se trouvait, en une seconde, délivrée, apaisée, heureuse, heureuse comme elle ne l’avait jamais été. Son cœur et sa chair se ranimaient, elle se sentait mère !

Elle voulait connaître son enfant ! Il n’avait pas de cheveux, pas d’ongles, étant venu trop tôt ; mais lorsqu’elle vit remuer cette larve 3, qu’elle la vit ouvrir la bouche, pousser ses vagissements 4, qu’elle toucha cet avorton 5, fripé 6, grimaçant, vivant, elle fut inondée d’une joie irrésistible, elle comprit qu’elle était sauvée, garantie contre tout désespoir, qu’elle tenait là de quoi aimer à ne savoir plus faire autre chose.

Dès lors elle n’eut plus qu’une pensée : son enfant. Elle devint subitement une mère fanatique 7, d’autant plus exaltée qu’elle avait été plus déçue dans son amour, plus trompée dans ses espérances. Il lui fallait toujours le berceau près de son lit, puis, quand elle put se lever, elle resta des journées entières assise contre la fenêtre, auprès de la couche légère qu’elle balançait. […]

Elle fut bientôt tellement obsédée 8 par cet amour qu’elle passait les nuits assise auprès du berceau à regarder dormir le petit. Comme elle s’épuisait dans cette contemplation passionnée et maladive, qu’elle ne prenait plus aucun repos, qu’elle s’affaiblissait, maigrissait et toussait, le médecin ordonna de la séparer de son fils.

Elle se fâcha, pleura, implora ; mais on resta sourd à ses prières. Il fut placé chaque soir auprès de sa nourrice ; et chaque nuit la mère se levait, nu-pieds, et allait coller son oreille au trou de la serrure pour écouter s’il dormait paisiblement, s’il ne se réveillait pas, s’il n’avait besoin de rien.

Guy DE MAUPASSANT, Une vie.

1. une personne dont le métier est de garder les malades.
2. faible, qui manque de force.
3. forme de certains insectes avant l’état adulte.
4. les cris d’un enfant nouveau-né.
5. être chétif et mal fait (péjoratif).
6. marqué de plis.
7. qui éprouve un sentiment excessif.
8. occupée par une idée fixe.

1. D’ENTRÉE DE JEU

1. Indiquez le sens que peut avoir le titre de l’œuvre.

2. Quel type de texte ce titre annonce-t-il ?
Justifiez votre réponse.

3. D’après vous, qu’est-ce qui peut rendre une mère heureuse ?

2. AU CŒUR DU TEXTE

1. a. Comment le nouveau-né signale-t-il sa venue au monde ?
b. Relevez le vocabulaire qui exprime des sensations auditives.

2. a. Relevez le vocabulaire qui exprime la sensibilité, les sentiments de la mère.
b. L’affection de la mère pour son enfant est-elle modérée ou excessive ? Quels mots le montrent ?

3. Pourquoi la mère éprouve-t-elle une telle affection pour son enfant ?

4. a. Le comportement de la mère avec son enfant est-il normal ? Pourquoi ?
b. Trouvez, dans le texte, l’explication du mot « obsédée ».

5. Quelles conséquences ce comportement entraîne-t-il ?

6. Quelles mesures sont prises pour remédier à ces conséquences ?

3. PARTIE D’ÉCRITURE

La mère s’attache d’une manière exagérée à son enfant.

Dès lors elle n’eut plus qu’une pensée : son enfant. Elle devint subitement une mère fanatique […] Il lui fallait toujours le berceau près de son lit, puis, quand elle put se lever, elle resta des journées entières assise contre la fenêtre, auprès de la couche légère qu’elle balançait.

En vous inspirant du texte, racontez, en une dizaine de lignes, ce que fait votre mère lorsque vous êtes malade.

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