Une figure inoubliable

Tout en causant, nous étions entrés dans la neveria 1, et nous étions assis à une petite table éclairée par une bougie renfermée dans un globe de verre. J’eus alors tout le loisir d’examiner ma gitana 2 pendant que quelques honnêtes gens s’ébahissaient 3, en prenant leurs glaces, de me voir en si bonne compagnie.

Je doute fort que mademoiselle Carmen fût de race pure, du moins elle était infiniment plus jolie que toutes les femmes de sa nation que j’aie jamais rencontrées. Pour qu’une femme soit belle, il faut, disent les Espagnols, qu’elle réunisse trente si, ou, si l’on veut, qu’on puisse la définir au moyen de dix adjectifs applicables chacun à trois parties de sa personne. Par exemple, elle doit avoir trois choses noires : les yeux, les paupières et les sourcils ; trois fines, les doigts, les lèvres, les cheveux, etc. voyez Brantôme 4 pour le reste. Ma bohémienne ne pouvait prétendre à tant de perfections. Sa peau, d’ailleurs parfaitement unie, approchait fort de la teinte du cuivre. Ses yeux étaient obliques, mais admirablement fendus ; ses lèvres un peu fortes, mais bien dessinées et laissant voir des dents plus blanches que des amandes sans leur peau. Ses cheveux, peut-être un peu gros, étaient noirs, à reflets bleus comme l’aile d’un corbeau, longs et luisants. Pour ne pas vous fatiguer d’une description trop prolixe 5, je vous dirai en somme qu’à chaque défaut elle réunissait une qualité qui ressortait peut-être plus fortement par le contraste. C’était une beauté étrange et sauvage, une figure qui étonnait d’abord, mais qu’on ne pouvait oublier. Ses yeux surtout avaient une expression à la fois voluptueuse et farouche que je n’ai trouvée depuis à aucun regard humain.

Œil de bohémien, œil de loup, c’est un dicton espagnol qui dénote une bonne observation. Si vous n’avez pas le temps d’aller au Jardin des Plantes 6 pour étudier le regard d’un loup, considérez votre chat quand il guette un moineau.

Prosper MÉRIMÉE, Carmen.

1. un café équipé d’une glacière.
2. une gitane, une bohémienne d’Espagne.
3. ils s’étonnaient.
4. pierre de Brantôme (vers 1538 – 1614) énumère les trente perfections de la femme espagnole dans son Recueil des dames.
5. trop bavarde.
6. un lieu public où sont présentés aux visiteurs des animaux en captivité ou en semi-liberté.

1. D’ENTRÉE DE JEU

1. Quels différents sens peut avoir le mot « figure ?

2. D’après le titre de l’œuvre, de quelle « figure inoubliable » va parler ce texte ?

3. Quel type de texte annonce le titre du texte ?

2. AU CŒUR DU TEXTE

1. a. Qui sont les personnages principaux de ce texte ?
b. Où se trouvent-ils ?
c. Que font-ils ?

2. a. Comment l’endroit est-il éclairé ?
b. Identifiez l’observateur et relevez le verbe de perception visuelle.
c. Qui observe-t-il ? Ce personnage est-il vu en partie ou en totalité ? Justifiez votre réponse.

3. Quelle règle permet de dire qu’une femme est belle en Espagne ?

4. a. Cette règle s’applique-t-elle au personnage observé ? Qu’est ce qui vous a permis de répondre ?
b. Classez dans un tableau chaque élément observé, son défaut puis sa qualité.
c. Lequel des éléments observés est le plus frappant ? Justifiez votre réponse.

5. Relevez dans cet extrait les deux mots qui précisent le type du texte.

6. À trois reprises le narrateur s’adresse au lecteur.
Pourquoi ?

3. PARTIE D’ÉCRITURE

En Espagne, pour qu’une femme soit belle, elle doit remplir plusieurs conditions.

Pour qu’une femme soit belle, il faut, disent les Espagnols, qu’elle réunisse trente si, ou, si l’on veut, qu’on puisse la définir au moyen de dix adjectifs applicables chacun à trois parties de sa personne. Par exemple, elle doit avoir trois choses noires : les yeux, les paupières et les sourcils ; trois fines, les doigts, les lèvres, les cheveux, etc.

En vous aidant de cet extrait, décrivez trois des qualités d’une personne que vous trouvez belle.

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