Les deux jours que nous avons passés à Nazareth coïncident avec les fêtes du baïram 1. Cette bonne fortune nous vaut un spectacle pittoresque ; dans l’après-midi, les jeunes gens de la ville se réunissent pour courir le djérid 2. Ce plaisir viril, d’où nous sont venus nos tournois au Moyen Âge, offre un bien autre intérêt que nos courses de chevaux. Le champ clos est la place pierreuse et poussiéreuse, enceinte de haies de nopals 3, qui s’étend devant nos tentes. Les jouteurs 4, revêtus de leurs plus riches costumes, se divisent en deux camps et lancent les uns contre les autres, pour se défier, leurs montures aux flancs ensanglantés par la large et tranchant étrier 5 de fer. Bientôt les cavaliers excités, penchés sur leurs bêtes affolées, se mêlent, se heurtent, cherchent à s’atteindre au moyen de lourds javelots de bois qui se croisent dans l’air, vont frapper dans le dos les fuyards, ou sont saisis au vol par les adroits combattants, aux applaudissements bruyants de la galerie. Un nuage de poussière tourbillonne sous les sabots des chevaux et fait pailleter dans la verdure jaunâtre des figuiers de Barbarie les vestes brodées d’or, les mach’las 6 rayés de noir et de blanc, les Kouffiehs 7 éclatantes et les hautes bottes rouges des coureurs. Une grande affluence de spectateurs se presse autour du petit cirque et complète le tableau. Les femmes disparaissent sous de longs voiles blancs, retombant sur des jupes roses, violettes ; bon nombre d’enfants sont des pieds à la tête orange ou vert pomme.  Quand, au coucher du soleil, toute cette foule bigarrée 8 s’écoule par le chemin trop étroit, comme un fleuve qui a rompu ses digues, elle donne à l’œil ébloui la sensation d’une boîte à couleurs renversée dans l’atelier d’un peintre. Tout se disperse en quelques secondes ; les femmes attardées à la fontaine restent seules à l’entrée de la ville, se disputant avec force cris la source avare ; puis la nuit tombe, tout se tait, et nous n’apercevons plus, à travers le feuillage grêle et délicat des oliviers qui nous abritent, que les écharpes rouges oubliées par le crépuscule dans le ciel, par-dessus les collines qui restreignent le calme horizon de la petite vallée.

André CHEVRILLON, Terres mortes, Phébus.

1. le Baïram correspond à la fête célébrée à la fin du jeûne du Ramadan (petit Baïram ou Fitr), ou à celle qui se tient 70 jours après le Fitr (grand baïram ou Adha).
2. une course de chevaux.
3. des plantes dont le fruit (figure de Barbarie) est comestible.
4. des cavaliers armés de lances, qui participent à un combat.
5. un anneau suspendu de chaque côté de la selle qui sert d’appui au pied du cavalier.
6. des manteaux amples et sans manches.
7. des coiffures qui couvrent la tâte.
8. qui est formé d’éléments de nature différente.

1. D’ENTRÉE DE JEU

1. Comment comprenez-vous le titre de l’œuvre : Terre mortes ?

2. Qu’est-ce qu’un « spectacle pittoresque » ?

3. Quel type de texte le titre annonce-t-il ? Justifiez votre réponse.

2. AU CŒUR DU TEXTE

1. a. Dans quelle ville se déroule le spectacle ?
b. En vous appuyant sur la dernière phrase du texte, précisez où se situe cette ville.

2. a. Relevez les mots composés en caractères italiques.
b. De quelle langue ces mots proviennent-ils ?
c. Pourquoi ces mots sont-ils employés ?

3. Les observateurs sont-ils étrangers à la ville ?
Quels éléments du texte vous ont permis de répondre ?

4. Quels éléments du spectacle sont-ils décrits ?
Combien de temps le spectacle dure-t-il ?
(Indiquez son début et sa fin à partir d’éléments du texte.)

5. Relevez les éléments pittoresques du spectacle (notations de lumière et de couleur, comparaisons, métaphores).

6. Relevez les verbes conjugués dans le passage qui s’étend depuis « les jouteurs » jusqu’à la « galerie » et donnez la valeur du temps employé.

3. PARTIE D’ÉCRITURE

Le narrateur décrit l’attitude, les gestes et les mouvements des cavaliers qui participent au combat.

Bientôt les cavaliers excités, penchés sur leurs bêtes affolées, se mêlent, se heurtent, cherchent à s’atteindre au moyen de lourds javelots de bois qui se croisent dans l’air, vont frapper dans le dos les fuyards, ou sont saisis au vol par les adroits combattants, aux applaudissements bruyants de la galerie.

Décrivez, selon ce modèle, un combat auquel vous avez pu assister.
Employez des verbes d’action au présent et des phrases courte.
Ne dépassez pas la longueur de ce modèle.

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