Un portrait et son double

Il est incomparable, inoubliable, ce tableau d’Holbein 1 qui nous montre Érasme 2 au moment le plus solennel, à l’instant où il crée ; c’est le plus parfait de ses chefs-d’œuvre et c’est peut-être le meilleur portrait qu’on ait fait d’un écrivain en cet instant magique 3 où la pensée invisible apparaît sur le papier.

Érasme est à sa table, l’émotion vous empoigne : il est seul. Un profond silence règne dans la pièce, la porte doit être fermée derrière cet homme en plein effort ; personne, rien ne bouge dans cette étroite cellule ; du reste, s’il se passait quelque chose autour de lui, l’homme, plongé dans ses méditations, […] ne s’en apercevrait pas. Il semble de pierre, tant il est immobile ; pourtant dès qu’on le regarde de plus près, son attitude n’est pas celle du repos, mais du recueillement 4 le plus profond. C’est l’attitude mystérieuse d’un être dont l’activité vitale est purement intérieure ; avec une attention qui ne faiblit point – on croirait que ses yeux bleus éclairent ce qu’il écrit – son regard ne quitte pas les mots que sa main effilée 5, presque féminine, trace sur la blancheur du papier, obéissant à un ordre qui lui vient d’en haut. Sa bouche est fermée, son front brille d’un froid et léger éclat, le mouvement que fait la plume en moulant les caractères sur la page muette semble facile et mécanique. Toutefois une petite contraction musculaire 6 entre les sourcils trahit l’effort cérébral, effort à peine perceptible et qui pourrait passer inaperçu. […] Cette légère crispation […] nous permet de deviner les luttes douloureuses qu’Érasme doit engager pour trouver l’expression, le mot juste. Sa pensée prend en cet instant figure 7 et l’on comprend : tout n’est qu’attention soutenue, tension d’esprit dans cet homme.

Dans ce symbole d’Érasme au travail, Holbein a immortalisé la sainte gravité du travailleur intellectuel, l’invisible patience du véritable artiste.

Stefan ZWEIG, Érasme, Bernard Grasset.

1. Holbein est un peintre allemand (1497 – 1543).
2. Érasme est un penseur hollandais (1469 – 1536).
3. un instant merveilleux, qui charme.
4. attitude d’une personne qui réfléchit.
5. une main mince et allongée.
6. un changement dans la forme de certains muscles.
7. sa pensée prend forme, se transcrit par des mots.

1. D’ENTRÉE DE JEU

1. Comment appelle-t-on un ouvrage qui raconte la vie d’un personnage historique ?

2. Comment appelle-t-on l’auteur de ce type d’ouvrage ?

3. Que veut dire le titre du texte ?

2. AU CŒUR DU TEXTE

1. Délimitez le passage où l’auteur Stefan Zweig décrit Érasme tel qu’il a été peint par Holbein.

2. a. Où se trouve Érasme ?
b. Qu’est-il en train de faire ?

3. Relevez le champ lexical qui montre qu’Érasme est en train de penser.

4. Quels signes extérieurs du visage montrent qu’Érasme est en train de réfléchir ?

5. À quoi sert la plume que tient Érasme à la main ?

6. a. Relevez les mots et les expressions qui traduisent l’admiration de Stefan Zweig pour le tableau d’Holbein.
b. Qu’admire Stefan Zweig dans le tableau d’Holbein ?

7. Que symbolise Holbein dans son tableau, à travers la représentation d’Érasme ?

3. PARTIE D’ÉCRITURE

À la manière de Stefan Zweig, faites, en une dizaine de lignes, le portrait de Baudelaire d’après le tableau de Courbet.