Un monde perdu

Le 10 janvier, vers six heures du matin, nous entrâmes dans les eaux de la lagune 1. Elle était bien telle que je l’avais rêvée, immense, pâle, rejoignant le ciel par les lignes fuyantes des bancs de sable et des presqu’îles. Tout à fait au fond, comme surgies de la mer, les montagnes de quartz rouge étincelaient déjà au soleil, d’une incroyable dureté. Mais c’était l’eau qui donnait le vertige, cette eau calme et miroitante, où se pressaient les immenses corps noirs 2, par centaines, par milliers peut-être. À l’avant de la chaloupe 3, à côté du harponneur 4 indien, je regardais cela, sans rien dire, et il me semblait que j’étais entré tout à coup, par effraction 5, dans un monde perdu, séparé du nôtre par d’innombrables siècles. Les baleines glissaient tranquillement dans la lagune, le long des canaux entre les bancs. Il y avait des femelles qui avaient déjà mis bas 6, et qui soutenaient leurs petits à la surface pour qu’ils puissent prendre leur première respiration. D’autres, énormes, attendaient, basculées sur le flanc, que le moment d’accoucher arrive. À l’écart, les mâles étaient réunis, comme pour faire le guet 7, leurs corps immenses réunis formant une seule muraille sombre.

Je ne sais comment nous nous arrachâmes à cette contemplation. Soudain, sur mon ordre, la chasse silencieuse commença. La chaloupe se dirigea vers le troupeau, le harponneur indien debout à la proue 8, tenant son canon chargé. […] Une ombre est passée à quelques brasses, un long nuage noir qui glissait au ras de la surface, et d’un seul, coup émergea, devint une montagne dressée dans l’air, dans une nuée de gouttes, et retomba dans l’eau avec un fracas qui nous pétrifia 9 tous l’espace d’une seconde. Déjà l’Indien avait appuyé sur la détente, et le harpon jaillit droit devant nous, avec une secousse qui arrêta la chaloupe, tandis que le câble se déroulait en sifflant. Un cri de triomphe retentit, et le poisson-diable, une femelle gigantesque, plongea avant qu’on ait pu voir si le harpon l’avait touché. […] Un instant plus tard, la baleine jaillit à nouveau à la surface de la lagune, en un bond extraordinaire, qui nous laissa tous sans force, tant étaient grandes la beauté et la force de ce corps dressé vers le ciel. Elle resta immobile quelques fractions de seconde, puis elle retomba dans une gerbe d’écume, et flotta à la surface, légèrement de travers, et on voyait le sang teinter la lagune.

Jean-Marie Gustave Le CLÉZIO, Pawana, illus.
Georges LEMOINE, Gallimard Jeunesse. 1999.

1. Une étendue d’eau de mer retenue derrière un cordon littoral.
2. L’auteur désigne ainsi les baleines.
3. Une grosse embarcation.
4. Une personne qui lance le harpon (flèche) pour pêcher la baleine.
5. Sans autorisation.
6. Qui avaient déjà donné naissance à des petits.
7. Surveiller.
8. L’avant de la chaloupe.
9. Paralysa par la peur, l’émotion.

1. D’ENTRÉE DE JEU

1. Le mot « pawana » figure-t-il dans les dictionnaires de français ? Pourquoi ?

2. Qu’est-ce qu’un « monde perdu » ?

3. Quel type de texte le titre annonce-t-il ? Justifiez votre réponse.

2. AU CŒUR DU TEXTE

1. Quel type de texte la première phrase annonce-t-elle ? Justifiez votre réponse.

2. a. Relevez, dans le premier paragraphe, le verbe de perception visuelle puis identifiez l’observateur et précisez ce qu’il observe.
b. Quel est le temps dominant dans ce même paragraphe ? Indiquez sa valeur.

3. a. Quelle activité les personnages du récit exercent-ils ?
b. Qu’a de particulier l’endroit où ils se trouvent ?

4. Expliquez l’attitude et le comportement des baleines femelles et des baleines mâles.

5. a. Relevez les indicateurs temporels qui signalent les étapes de la scène de chasse.
b. Indiquez les événements marquants de cette scène de chasse.

3. PARTIE D’ÉCRITURE

Le narrateur contemple un spectacle qu’il n’a jamais vu.

Mais c’était l’eau qui donnait le vertige, cette eau calme et miroitante, où se pressaient les immenses corps noirs, par centaines, par milliers peut-être. À l’avant de la chaloupe, à côté du harponneur indien, je regardais cela, sans rien dire, et il me semblait que j’étais entré tout à coup, par effraction, dans un monde perdu, séparé du nôtre par d’innombrables siècles.

En prenant pour modèle le texte ci-dessus, décrivez, en une dizaine de lignes, un spectacle inhabituel que vous avez vu lors d’une promenade ou d’un voyage.

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