Un mariage au Caire

Nous étions entrés par une porte ornée de fleurs et de feuillages dans une fort belle cour tout illuminée de lanternes de couleur. Les moucharabys 1 découpaient leur frêle menuiserie sur le fond orange des appartements éclairés et pleins de monde. Il fallut s’arrêter et prendre place sous les galeries intérieures. Les femmes seules montaient dans la maison, où elles quittaient leurs voiles, et l’on n’apercevait plus que la forme vague, les couleurs et le rayonnement de leurs costumes et de leurs bijoux, à travers les treillis de bois.

Pendant que les dames se voyaient accueillies et fêtées à l’intérieur par la nouvelle épouse et par les femmes des deux familles, le mari était descendu de son âne ; vêtu d’un habit rouge et or, il recevait les compliments des hommes et les invitait à prendre place aux tables basses dressées en grand nombre dans les salles du rez-de-chaussée et chargées de plats disposés en pyramides. Il suffisait de se croiser les jambes à terre, de tirer à soi une assiette ou une tasse et de manger proprement avec ses doigts. Chacun du reste était le bienvenu. Je n’osai me risquer à prendre part au festin, dans la crainte de manquer d’usage 2. D’ailleurs, la partie la plus brillante de la fête se passait dans la cour, où les danses se démenaient à grand bruit. Une troupe de danseurs nubiens 3 exécutait des pas étranges au centre d’un vaste cercle formé par les assistants ; ils allaient et venaient guidés par une femme voilée et vêtue d’un manteau à larges raies, qui, tenant à la main un sabre recourbé, semblait tour à tour menacer les danseurs et les fuir.

Pendant ce temps, les oualems ou almées 4 accompagnaient la danse de leurs chants en frappant avec les doigts sur des tambours de terre cuite (tarabouki) qu’un de leurs bras tenait suspendus à la hauteur de l’oreille. L’orchestre, composé d’une foule d’instruments bizarres, ne manquait pas de faire sa partie dans cet ensemble, et les assistants s’y joignaient en outre en battant la mesure avec les mains. Dans les intervalles des danses, on faisait circuler des rafraîchissements, parmi lesquels il y en eut un que je n’avais pas prévu. Des esclaves noires, tenant en main de petits flacons d’argent, les secouaient ça et là sur la foule. C’était de l’eau parfumée, dont je ne reconnus la suave odeur de rose qu’en sentant ruisseler sur mes joues et sur ma barbe les gouttes lancées au hasard.

Cependant un des personnages les plus apparents de la noce s’était avancé vers moi et me dit quelques mots d’un air fort civil ; je répondis par le victorieux tayeb, qui parut le satisfaire pleinement ; il s’adressa à mes voisins, et je pus demander au drogman 5 ce que cela voulait dire. « Il vous invite, me dit ce dernier à monter dans sa maison pour voir l’épousée. » Sans nul doute, ma réponse avait été un assentiment 6 ; mais comme, après tout, il ne s’agissait que d’une promenade de femmes hermétiquement 7 voilées autour des salles remplies d’invités, je ne jugeai pas à propos de pousser plus loin l’aventure. Il est vrai que la mariée et ses amies se montrent alors avec les brillants costumes que dissimulait le voile noir qu’elles ont porté dans les rues ; mais je n’étais pas encore assez sûr de la prononciation du mot tayeb pour me hasarder dans le sein des familles. Nous parvînmes, le drogman et moi, à regagner la porte extérieure, qui donnait sur la place de l’Esbekieh 8.

Gérard de NERVAL, Voyage en Orient, 1851.

1. des balcons protégés par un grillage en bois pour voir dehors sans être vu, dans les pays arabes (moucharabiehs).
2. les pratiques de la bonne société, les bonnes manières.
3. des danseurs originaires de Nubie, ancienne région d’Afrique, entre l’Égypte et le Soudan.
4. des chanteuses d’Orient.
5. l’interprète, le traducteur.
6. un consentement, une approbation.
7. voilées de manière à ne rien laisser paraître.
8. le nom d’une place du Caire.

1. D’ENTRÉE DE JEU

1. Qui est l’auteur de ce texte ? Savez-vous de quels pays il est originaire ?

2. Quelle est, d’après le titre de l’œuvre, la destination de son voyage ?

3. Quel autre auteur a écrit un journal sur ce thème ?

4. Dans quel pays la ville du Caire se trouve-t-elle ?

2. AU CŒUR DU TEXTE

1. a. Relevez les mots en italique (sauf « usage »).
b. À quelle langue appartiennent-ils ?
c. D’après vous, pourquoi sont-ils employés ?

2. a. À quel genre d’événement le narrateur assiste-t-il ?
b. À quoi voit-on que le narrateur est un étranger dans ce pays ?

3. Expliquez les habitudes particulièrement aux gens du pays.

4. Pourquoi le narrateur décide-t-il de quitter le mariage ?

5. Dégagez, à partir d’exemples précis, les valeurs de l’imparfait, du passé simple et du plus-que-parfait.

3. PARTIE D’ÉCRITURE

Le narrateur raconte comment l’épouse, d’une part, et le mari, d’autre part, reçoivent les invités.

Pendant que les dames se voyaient accueillies et fêtées à l’intérieur par la nouvelle épouse et par les femmes des deux familles, le mari était descendu de son âne ; […] il recevait les compliments des hommes et les invitait à prendre place aux tables basses dressées en grand nombre dans les salles du rez-de-chaussée […].

En vous inspirant de ce texte, racontez, en six lignes environ, comment, de nos jours, l’épouse et son mari reçoivent les invités le jour de leur mariage.

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