Signifiant signifié , le signifiant et signifié

En linguistique et en sémiotique, le mot signe a un sens particulier, distinct de celui qu’il a dans l’usage courant. Il vise l’ensemble constitué par le signifiant, le signifié, et la relation qui s’établit entre ces deux termes. À ce titre, le mot, quand il se confond avec le morphème, est un signe : il comporte un signifiant (manifesté par la voix ou par l’écriture) et un signifié non manifeste.

Dans l’usage quotidien, le mot signe vise généralement un élément perceptible dont la fonction est d’en représenter un autre, non perceptible. On peut dire, par exemple, en décrivant le fonctionnement des feux tricolores dans le code de la route, que « le feu vert est le signe de la voie libre ». Le feu vert, élément perceptible, représente la notion de « voie libre », élément non perceptible. L’usage particulier du mot signe par les linguistes et les sémioticiens consiste, à propos de cet exemple du feu vert, à repérer les faits de la façon suivante :

— le feu vert, distinct des feux rouge et orange, est la manifestation perceptible (dans ce cas visuelle) du signifiant ;
— l’information « voie libre », opposée aux informations « passage interdit » et « imminence de l’interdiction du passage », est le signifié ;
— l’ensemble constitué par le signifié, le signifiant et leur relation est le signe.

En tenant compte à la fois des ressemblances et des différences entre le système du code de la route et celui des langues (voir CODE et LANGUE), on peut transposer cette analyse aux unités de la langue. En prenant pour exemple le morphème table, on repérera les faits de la façon suivante :

— la suite de phonèmes /tabl/ ou la suite de graphèmes table est la manifestation (nécessairement matérielle) du signifiant ;
— la contrepartie notionnelle du signifiant (c’est-à-dire, sommairement, le concept évoqué lors de la manifestation du signifiant) est le signifié ;
— l’ensemble du signifiant, du signifié et de leur relation est le signe.

C’est en ce sens qu’on peut dire que le mot table est un signe linguistique. À première vue insolite, cet emploi de la notion de signe a l’avantage de souligner le caractère spécifique de la relation entre les deux aspects indissociables de l’entité qu’est la langue : le signifiant n’est signifiant que parce qu’il est signifiant d’un signifié ; inversement, le signifié n’est signifié que parce qu’il est signifié d’un signifiant. Cette relation — dite de présupposition réciproque — donne lieu, de la part de Ferdinand de Saussure, à la célèbre métaphore de la feuille de papier : « on ne peut en découper le recto sans découper en même temps le verso. »

Le signe linguistique, tel qu’il est analysé par Saussure, et, à sa suite, par les linguistes structuralistes, présente trois caractères spécifiques :

1. Il est biface, puisqu’il est défini par la relation réciproque des deux (bi-) plans (ou faces) que constituent le signifiant et le signifié ; on le représente communément par le schéma suivant :

2. Le signifiant est linéaire : orale, la manifestation du signifiant se déroule dans le temps : on ne peut pas prononcer simultanément les phonèmes du mot /tabl/. Écrite, elle se déroule dans l’espace : on ne peut pas écrire les uns sur les autres les différents graphèmes du mot table. On remarquera que la linéarité n’affecte que le signifiant, à la réserve du signifié.

3. Le signe est arbitraire. On entend par là que le signifiant n’entretient avec le signifié d’autre relation que celle qui a été décrite, plus haut, sous le nom de présupposition réciproque, et illustrée par la métaphore de la feuille de papier. S’il est bien vrai que le sujet parlant est contraint d’utiliser le signifiant table (à l’exclusion de chaise, fourmi, et, dans le cadre de la langue française, à l’exclusion de Tisch, tavola, etc. pour le signifié « table »), il est non moins vrai qu’il est impossible d’expliquer la relation entre le signifiant et le signifié par des traits qu’ils auraient en commun : le signifiant table ne ressemble pas au signifié « table ».

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Remarque. — La problématique de l’arbitraire du signe recouvre partiellement l’un des problèmes qui ont sollicité le plus intensément l’attention des philosophes, puis des linguistes : celui des origines du langage. Les philosophes grecs se partageaient entre les partisans de la théorie dite thesei, qui pensaient que les noms ont été affectés aux choses par convention, et ceux qui professaient, dans le cadre de la théorie dite physei, que les mots sont consubstantiellement attachés aux choses. Les linguistes d’aujourd’hui admettent généralement le postulat de l’arbitraire du signe : même les onomatopées (tic-tac, cocorico, etc.) sont fortement conventionnelles, et varient considérablement entre les langues (les coqs allemands chantent [kikeriki] selon l’onomatopée censée imiter leur chant). Une certaine analogie du signifiant au signifié peut cependant se remarquer dans certains secteurs de la morphologie : par exemple, le signifiant du pluriel est (généralement…) plus « étoffé » que celui du singulier.

L’arbitraire du signe — qui s’oppose à la motivation du symbole — ne joue toutefois qu’entre le signifiant et le signifié. De signe à signe on observe dans la langue des relations dites de motivation secondaire ou relative : ainsi vingt est-il absolument immotivé ( = arbitraire), mais dix-neuf ne l’est pas au même degré. Un signe à motivation relative est nécessairement complexe : enterrement, constitué du préfixe en-, du radical terre et du suffixe -ment, est motivé par rapport à terre. Un sujet étranger qui connaîtrait la valeur des trois éléments constitutifs pourrait comprendre le mot enterrement même sans l’avoir préalablement rencontré.

Compte tenu de ces limitations, le principe de l’arbitraire du signe est fondamental en linguistique. Il est immédiatement lié à la notion de valeur linguistique, qui permet de comprendre le mode d’existence spécifique des unités linguistiques.

Le maniement du concept de signe et des concepts connexes pose des difficultés particulières.

— à strictement parler, le signifiant ne se confond ni avec sa manifestation orale, ni avec sa manifestation écrite. II est cependant fréquent (même dans cet ouvrage) d’utiliser le mot signifiant pour la manifestation orale ou écrite des unités linguistiques : le signifiant /tabl/ ;

— par une extension comparable, la notion de signifié est fréquemment utilisée avec une valeur voisine de celle qu’a dans l’usage courant le mot sens : le signifié « table » ;

— il convient en revanche de se garder de confondre signifié et référent (voir RÉFÉRENCE). La différence entre les deux notions est bien illustrée par l’exemple suivant : « tubercule introduit par Parmentier » et « légume avec lequel on fait des frites » ont le même référent, mais des signifiés différents ;

— avec le sens respectif de signifiant et signifié, les linguistes utilisent parfois les termes expression et contenu ;

— la notion de signe et la dichotomie qu’elle implique entre le signifiant et le signifié n’affectent pas seulement le morphème, défini comme signe minimal. L’exemple du tubercule introduit par Parmentier montre que le syntagme est un signe, et comporte donc signifiant et signifié. D’une façon plus générale, c’est la langue elle-même qui est affectée par le clivage constitutif de la notion de signe ; (voir LANGUE.)

— si intéressants qu’ils soient dans leur domaine, les emplois qui sont faits des notions de signe, de signifié et surtout de signifiant par les psychanalystes postlacaniens sont à examiner avec précaution. La distinction entre le signifiant des linguistes et le signifiant des analystes est d’autant plus délicate qu’ils se recouvrent partiellement ; — on notera enfin qu’une linguistique peut se passer d’une théorie du signe, mais non d’une théorie de la stratification. (Voir GRAMMAIRE GÉNÉRATIVE.)

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Signifiant

Dans sa relation (parfois dite sémiosis) avec le signifié, le signifiant constitue le signe linguistique. Le lien qui unit le signifiant au signifié est, en synchronie, indissoluble : pour un signifié, le choix du signifiant ne dépend pas du sujet parlant, qui ne peut recourir au signifiant chaise ou fourmi pour le signifié « table ». Indissoluble, ce lien est en même temps arbitraire (voir SIGNE en haut) : aucun rapport rationnel n’est décelable entre le signifiant table et le signifié « table ». La diachronie a pour effet (entre autres) de modifier le signifiant : le signifiant table affectait en latin la forme tabula.

À strictement parler, le signifiant, non matériel, ne se confond ni avec sa manifestation orale ni avec sa manifestation écrite : on peut concevoir — et réaliser — d’autres manifestations matérielles du signifiant, par exemple sa manifestation dactylologique (gestuelle) dans la « langue des signes » utilisée par les sourds-muets. Cependant, il est fréquent d’utiliser le terme signifiant pour désigner soit la manifestation orale, soit la manifestation écrite, soit ce qu’elles ont de commun.

Au même titre que les unités du signifié (voir MORPHÈME et MOT), les unités du signifiant (voir GRAPHÈME)  sont définies par leurs relations réciproques. De ce fait le signifiant est défini moins par ses qualités propres que par la différence qui l’oppose aux autres signifiants. C’est ce qui explique qu’un phonème ou un graphème conservent la même fonction distinctive en dépit de variations matérielles considérables : le [r] dit « roulé » et le [ʁ] dit « grasseyé » sont, du point de vue matériel, tout à fait différents. En français, ils n’en sont pas moins fonctionnellement identiques (contrairement à ce qui se passe dans d’autres langues, par exemple l’arabe, où ils correspondent à deux phonèmes). De la même façon, le graphème r conserve la même fonction, qu’il soit imprimé, dactylographié, manuscrit (avec différentes réalisations possibles). Des oppositions telles que romain/ italique (r/r), minuscule/majuscule (r/R), etc., apportent des informations complémentaires, mais n’affectent en rien la fonction distinctive du graphème.

La possibilité de l’autonymie permet de citer le signifiant. Par convention, on le distingue généralement par les caractères italiques, par opposition au signifié, que l’on écrit en romains entre guillemets : c’est ce qu’on a pratiqué non seulement dans cet article mais dans tout l’ouvrage (table / « table »).

On utilise parfois le terme expression comme équivalent de signifiant.

Signification

Signification est utilisé en linguistique dans trois types d’emplois différents :

1. II apparaît souvent comme pur et simple synonyme de signifié ;

2. Il désigne parfois la relation, constituante du signe linguistique, entre le signifiant et le signifié. Dans cet emploi il est synonyme de sémiosis ;

3. Enfin il est aussi utilisé comme synonyme approché de valeur (voir cet article).

Remarque. — On ne s’étonnera pas trop de cette polysémie du terme signification : les vocabulaires techniques des sciences (et parmi eux celui de la linguistique) présentent, à un degré toutefois atténué, les caractères qui affectent le lexique dans son ensemble, et spécifiquement la polysémie.

Dans l’usage quotidien, signification est le plus souvent utilisé comme synonyme de sens : les dictionnaires définissent sens par signification et signification par sens.

Signifié

Dans son rapport avec le signifiant, le signifié constitue le signe linguistique, ainsi défini par la relation de présupposition réciproque des deux éléments qui entrent dans sa composition.

Ce qui est dit du signifiant est transposable, mutatis mutandis, sur le signifié. Le point le plus important est le suivant : le concept que constitue le signifié n’est pas défini de façon positive, mais de façon différentielle par les oppositions qui le séparent des autres signifiés. Ainsi s’éclaire la distinction, au premier abord problématique, entre la signification et la valeur, qui, on le voit, intervient de la même façon au niveau du signifiant et du signifié.

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1. Dans le lexique, les signifiés se définissent par leurs oppositions réciproques. Deux mots de même sens peuvent avoir, d’une langue à l’autre, une même signification et une valeur différente. Ainsi, mouton a, quand il vise la bête sur pied, la même signification que l’anglais sheep, mais non la même valeur. Celle de l’anglais est en effet modifiée par l’existence du mot mutton, qu’on emploie pour parler de la viande apprêtée et servie. Les faits de ce genre, loin d’être exceptionnels, atteignent, de façon il est vrai plus ou moins apparente, tous les secteurs du lexique. Les exemples les plus fréquemment allégués sont ceux des systèmes de parenté (on notera par exemple que le français n’a pas de signifié correspondant à celui de l’allemand Geschwister, qui vise, dans leurs relations réciproques, les frères et sœurs d’une même famille) ou du vocabulaire des couleurs : en utilisant l’exemple donné par Gleason, on fait apparaître le tableau suivant, qui montre clairement que bleu du français et hui du bassa ont la même signification (il faudrait traduire hui par bleu), mais non la même valeur, puisque le signifié de hui n’est pas limité de la même façon que celui de bleu.

Remarque. — En chona, le même mot cipswuka s’utilise pour les couleurs orange, rouge, indigo et, partiellement, bleue, ce qui explique son apparition aux deux extrémités du tableau.

Pour le signifié de bois, on obtient, cette fois d’après Hjelmslev, le tableau suivant :

Et il n’est pas jusqu’au signifié de la neige — donnée pourtant apparemment immédiate de l’expérience — qui n’entraîne des analyses différentes non seulement selon les langues, mais encore selon les usages régionaux ou sociaux : le citadin exclusif ne connaît que le signifié « neige » ; le montagnard ou le bon skieur distingueront (non seulement par des adjectifs, mais aussi par des noms) la poudreuse, la soupe, la glace, le carton, etc. Et les langues eskimo procèdent à une analyse qui fait apparaître jusqu’à une vingtaine d’unités différentes, distinctes selon l’ancienneté de la chute, la température, la contexture, etc.

2. Les signifiés des catégories morphologiques sont soumis à la même loi de délimitation réciproque : le masculin et le féminin n’ont pas la même valeur dans une langue qui, comme le français ne connaît que ces deux genres et une langue (l’allemand, le russe, le latin, etc.) qui connaît en outre le neutre. L’imparfait et le passé simple du français (voir PASSÉ) ne sauraient avoir la même valeur que l’unique temps simple du passé de langues telles que l’anglais ou l’allemand. Là encore, on pourrait multiplier les exemples et les étendre à l’inventaire des classes morphologiques, qui, on le sait, ne se recouvrent pas d’une langue à l’autre : le signifié « détermination » ne peut avoir le même statut dans une langue qui, comme le français, dispose d’une classe morphologique spéciale pour le manifester et une langue comme le latin, où la classe n’existe que de façon lacunaire.

Ainsi, les signifiés de la linguistique structurale sont bien des concepts, mais des concepts spécifiques, délimités de façon négative, c’est-à-dire par ce qu’ils ne sont pas. On remarquera, pour conclure, que ce régime d’existence est aussi celui de l’ordre du symbolique dans la psychanalyse lacanienne.

Équivalence terminologique : de façon équivalente à signifié on utilise fréquemment contenu.

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