La prosodie

On désigne par le terme de prosodie le domaine de la phonétique qui échappe à l’articulation en phonèmes. On parle aussi de traits supra-segmentaux. La prosodie regroupe tous les facteurs faisant usage de l’intensité, de la hauteur et de la durée, soit : l’intonation, l’accentuation, le rythme, la mélodie, les tons, les pauses, la quantité.

Bien qu’ayant trait à la phonétique, la plupart de ces phénomènes sont liés à une analyse grammaticale, au point qu’on a pu utiliser, pour les désigner, le terme de phonétique syntaxique : il n’y a pas d’énoncé oral sans prosodie.

Plusieurs caractères des phénomènes prosodiques expliquent le traitement marginal auquel ils sont souvent soumis dans les grammaires :

— ils jouent sur des facteurs qui, inhérents à toute production linguistique, peuvent induire la tentation de les considérer comme accessoires. Et il n’est effectivement pas rare que des linguistes ne leur reconnaissent un rôle qu’en cas d’échec des explications syntaxiques, les considérant comme redondants dans les autres cas ;

— ils ne sont que peu et mal transcrits dans l’écrit : la pause et l’intonation ne sont que signalées par une marque approximative (virgule, point, point-virgule, deux points, point d’interrogation ou d’exclamation), d’autres ne le sont pas du tout (l’accent, l’ensemble du schéma intonatif, le rythme). (Voir PONCTUATION.)

— ils sont difficiles à transcrire phonétiquement : l’intonation, par exemple, impose des grilles particulières, qui ne reproduisent que très imparfaitement une intonation effective.

A. Aspects physiques

La durée d’un phonème est très brève (elle se mesure en centièmes de seconde), de même que celle des traits prosodiques qui concernent la syllabe : même allongée, une syllabe reste donc très brève.

L’intensité est liée à l’amplitude des vibrations sonores, mesurable en décibels. Elle est produite par une tension des cordes vocales, qui généralement s’accompagne d’une élévation de hauteur.

La hauteur est l’impression auditive produite par la fréquence des vibrations sonores : elle se mesure en cycles par seconde. Les variations de hauteur reflètent les variations du son émis par les cordes vocales.

Durée, intensité et hauteur jouent au niveau de la syllabe. Combinés au niveau de la phrase, ces facteurs créent le contour mélodique (la mélodie).

L’étude expérimentale des faits d’intonation se pratique au moyen des appareils de la phonétique acoustique (kymographe, oscillographe, spectrographe, synthétiseur de parole). Aussi une présentation telle que celle-ci ne peut-elle que fournir quelques indications.

B. Problèmes de classement

Les faits de prosodie sont généralement classés à travers les fonctions qu’ils remplissent dans la langue.

1. La fonction distinctive

La fonction distinctive permet d’opposer un mot à un autre. Elle peut concerner la durée des voyelles, l’intensité (opposant, par exemple en anglais im ‘port, verbe, et ‘import, nom), ou la hauteur, comme dans les langues à tons (certaines langues d’Afrique ou d’Extrême-Orient) : ainsi, en chinois, on opposera li avec ton montant qui signifie « poire », et lí avec ton descendant, qui signifie « châtaigne ». Aucune de ces possibilités n’apparaît en français, sauf, de façon marginale, pour la durée. ( PHONÉTIQUE/PHONOLOGIE.)

2. La fonction démarcative

La fonction démarcative souligne les limites d’une unité (morphème, mot, groupe syntaxique ou phrase). Elle concerne essentiellement l’accent tonique qui est, selon les langues, à place libre ou à place fixe. L’accent français est fixe, frappant toujours la dernière syllabe du mot (voir plus bas). C’est ce qu’on appelle un oxyton, par opposition au paroxyton (où l’accent frappe l’avant-dernière syllabe) et au proparoxyton (où l’accent frappe l’antépénultième). La pause et la mélodie peuvent également remplir une fonction démarcative.

3. La fonction significative

La fonction significative apporte par elle-même un surcroît de signification. C’est essentiellement le cas de l’intonation. Quand, en français, on compare la phrase assertive il vient, avec intonation descendante, à la phrase interrogative il vient ?, avec intonation montante, on constate que l’intonation, dans la deuxième phrase, joue le même rôle qu’une marque grammaticale (par exemple est-ce que dans est-ce qu’il vient?; voir INTERROGATION). En même temps, l’intonation joue ici une fonction démarcative, indiquant les limites de la phrase.

4. La fonction culminative

La fonction culminative ou expressive met en valeur un élément parmi les autres. C’est là la fonction de l’accent d’insistance.

On n’adoptera pas un tel classement, plus intéressant en linguistique générale que pour le français. On étudiera donc successivement les deux phénomènes prosodiques essentiels du français : l’accentuation et l’intonation, malgré les risques de redites dus aux étroites relations qu’ils entretiennent.

C. L’accentuation

L’accentuation est un phénomène de mise en relief, au moyen de l’intensité, de la hauteur ou de la durée, d’une syllabe parmi d’autres. Toute langue se caractérise par la nature et par la place de l’accent, comme par la dimension de l’unité qu’il frappe (que l’on appelle unité accentuelle). La représentation la plus courante (et la plus pratique) est une apostrophe précédant la syllabe accentuée.

1. L’accent « tonique »

L’accent français se caractérise par sa durée, et à titre secondaire par la hauteur, l’intensité et accessoirement la pause. D’où l’inadéquation de la dénomination de « tonique », qui signifie uniquement « de hauteur ». Il intervient à des places qui sont aussi marquées par l’intonation.

Si on prononce un mot isolé, l’accent tombe toujours sur la dernière syllabe ([paʁItiʁ], [fenɔ I mɛn]). Cependant, dans la chaîne parlée, l’accent de mot n’est qu’une virtualité, qui disparaît au profit de l’accent de groupe. On peut classer les mots en deux catégories : les mots accentogènes, susceptibles de porter l’accent, et les clitiques (prenant appui sur un accentogène), qui peuvent être proclitiques s’ils prennent appui sur le mot suivant (c’est le cas le plus fréquent en français : par exemple l’article), ou enclitiques s’ils prennent appui sur le mot qui précède (cas plus rare en français : dans où vais-je ?, je est enclitique).

Un mot peut donc toujours perdre son accent dans la phrase, alors qu’un mot-outil peut en recevoir un du fait de sa position (il ne parle ‘pas ; vient- ‘il?). La tendance du français parlé à retrouver l’ordre canonique dans l’interrogation a pour effet de restituer l’accentuation sur un mot significatif, en désaccentuant les mots-outils : vous par’tez ?

L’identité du mot isolé disparaît donc à l’oral au profit du groupe accentuel (ce qu’un écrivain comme Queneau a montré avec des expressions comme doukipudonktan dans Zazie dans le métro). Cependant la notion de « groupe accentuel » ne répond pas à des critères grammaticaux permanents : le groupe est élastique, d’autant plus long que le débit est plus rapide et moins soigné. On ne peut le définir que de façon virtuelle : il peut toujours y avoir fin de groupe accentuel quand on peut mettre une pause sans nuire ni au sens ni aux groupes grammaticaux. Ainsi, elle a ache ‘té une ‘robe très ‘courte a ici trois accents (donc trois groupes accentuels), mais aurait pu n’en avoir que deux (sur acheté et courte).

Lire aussi :  Trait

Ce type d’accentuation particulier au français est à relier à plusieurs facteurs, essentiellement grammaticaux :

a) la structure morphologique du mot. Le rôle grammatical d’un mot français dans une phrase est marqué par des éléments adjoints, comme le pronom personnel, l’auxiliaire, l’article, la préposition (généralement préposés). L’accent a donc ici pour fonction d’assurer la cohérence du groupe, renforçant la tendance de l’oral à faire disparaître le mot au profit du groupe ;

b) l’ordre des mots dans la détermination, qui peut présenter les deux formes : déterminant + déterminé, ou déterminé + déterminant. Dans le premier cas, c’est le déterminé qui porte l’accent (un grand gar’çon ; tu as mal travail ‘llé), le déterminant étant désaccentué : le groupe devient dès lors une unité à la fois lexicale, grammaticale et phonétique. Dans le deuxième cas, déterminé et déterminant peuvent constituer des groupes accentuels différents, à condition toutefois que le déterminant soit polysyllabique (un mou’v(e)ment inso’lite, une mai’son déla’brée). Cette règle permet, en principe, de distinguer une nouvelle poli’tique (adjectif + nom), de une nou’velle poli’tique (nom + adjectif), distinction éventuellement confortée par la liaison : un savant⁀à ‘veugle (adjectif + nom, une seule accentuation, liaison possible), vs un sa’vant I aveugle (nom + adjectif, deux accentuations et liaison interdite). Dans le deuxième cas, si le déterminant est un monosyllabe, il est rattaché au groupe accentuel principal (et, en tant que dernier élément, c’est lui qui porte l’accent) : une maison ‘haute ; elle dessine ‘bien. Cependant, s’il a lui-même des déterminants, il peut être le point de départ d’un nouveau groupe accentuel : une belle mai ‘son haute de plusieurs é’tages ;

c) la constitution rythmique. Le français connaît, en plus de l’accent principal, un accent secondaire qui frappe la seconde syllabe avant celle qui reçoit l’accent tonique : excep’tionnelle »ment, (où » représente l’accent principal, et ‘l’accent secondaire). Le français est donc caractérisé par une alternance binaire qui constitue le rythme (si toutefois n’interviennent pas d’autres facteurs grammaticaux, qui ont le primat sur le facteur rythmique).

Le groupe accentuel (également appelé « mot phonétique ») est donc l’unité phonique primaire de la phrase française. Sa cohérence est renforcée par des facteurs comme la liaison, l’élision et l’enchaînement : obligatoires à l’intérieur d’un groupe, ils sont interdits d’un groupe à l’autre. Cette disparition du mot dans le groupe à l’oral fait du français une langue qui se prête particulièrement aux calembours et aux jeux de mots (par exemple c’est un œuf se prononce exactement de la même façon que c’est un neuf).

On ne « sent » guère l’accent en français. Il est pourtant important pour comprendre les contractions en français populaire qui conservent préférentiellement la dernière syllabe : [spa] pour n’est-ce pas, [ptɛt] pour peut-être…

Au niveau de la phrase, la distribution des accents est liée à la structure syntaxique, telle par exemple qu’elle est représentable en arbre. Prenons la phrase, exemple bien connu d’ambiguïté : la belle porte le voile, dont la catégorisation est désambiguïsatrice :

À chaque niveau, un accent est attribué à la dernière syllabe de chaque groupe. Ici, au premier niveau, celui de la phrase, l’accent portera sur voile dans les deux cas. Au deuxième niveau, celui de SN et SV, l’accent frappera belle pour la première structure, et porte pour la seconde. Et ainsi de suite à chaque niveau, à condition que le nombre de syllabes du groupe soit suffisant pour qu’il n’y ait pas deux accents de suite. On peut donc dire que l’importance de l’accent est proportionnelle au niveau, dans l’arbre, du nœud correspondant au groupe syntaxique considéré. Aussi, quand on modifie la longueur d’un constituant, on modifie du même coup son accentuation : l’en’fant, le petit en’fant, le frère du petit en »fant, les ‘frères et ‘soeurs du petit en »fant.

2. Le groupe rythmique

Le groupe rythmique est constitué par un seul ou plusieurs groupes accentuels, délimités par une pause. La segmentation d’un énoncé en groupes rythmiques est étroitement liée à la syntaxe de la phrase, bien qu’il puisse se composer d’un groupe sujet + prédicat, si le sujet est court (nous par ‘tons). Elle tient compte de plusieurs facteurs :

a) L’ordre des constituants. Ainsi, par exemple, un complément circonstanciel, qui peut indifféremment être en début ou en fin de phrase, n’aura pas les mêmes contraintes dans les deux cas : dès le lende ‘main, je commençais à m’habi’tuer ; je commençais à m’habituer dès le lende ‘main (le second exemple peut comporter deux groupes rythmiques, mais le premier ne peut pas n’en comporter qu’un seul).

b) Le volume des termes des phrases. Un groupe long a plus de chances qu’un groupe bref de constituer un groupe rythmique par lui-même.

c) La hiérarchie de l’information. L’importance de l’accentuation est proportionnelle à la quantité d’information transmise. Ainsi, dans tu penses que la femme de Paul n’ira pas au cinéma ce soir, penses ne sera qu’à peine accentué, alors qu’il l’aurait été fortement dans une interrogative. Par contre, dans l’assertive, l’élément le plus détaché est pas, sommet mélodique de la phrase qui porte l’information la plus forte.

d) Le style et le but de l’énoncé. Ainsi, la première fois, il est parti, et c’était grave par ce froid peut comporter un seul, deux, trois ou quatre groupes rythmiques.

La pause n’est pas obligatoire comme limite de groupe accentuel ou rythmique. Cependant, elle joue un rôle important dans la perception, et il arrive qu’un auditeur croie la percevoir alors qu’elle n’existe pas. Par ailleurs, les pauses ont un rôle démarcatif, puisqu’elles sont exclues à l’intérieur d’un groupe. Leur nombre et leur durée dépendent en grande partie du rythme de l’énoncé : plus le rythme est rapide, moins les pauses sont longues.

3. L’accent d’insistance logique et affective

Les modalités de fonctionnement de l’insistance en français sont liées aux disponibilités laissées par l’accent tonique.

Très souvent, la mise en relief se fait par des procédés (lexicaux, syntaxiques ou phonétiques) qui permettent de placer le mot sur lequel on veut insister sous un accent fort : c’est votre livre à vous ; ceci, je ne le dirai à personne. La segmentation d’une phrase peut également s’interpréter de cette façon (Pierre, je le connais bien). L’insistance relève donc aussi des plans grammaticaux.

a) Accentuation d’insistance logique. La première syllabe d’un mot est mise en relief, surtout par opposition (je n’ai pas dit ‘antérieur, j’ai dit ‘postérieur). Il s’agit avant tout d’une augmentation d’intensité, avec des caractères secondaires de durée et de hauteur. L’accent d’insistance logique permet, en principe, d’établir un contraste à partir de n’importe quel élément de la phrase : je veux partir peut se dire : ‘je veux partir (c’est moi qui le veux), je ‘veux partir (ma volonté est ferme) ou je veux ‘partir (il n’est pas question de rester). Il peut aller jusqu’à modifier totalement le contenu du message : c’est bien ce que tu ‘dis (constatation sur l’expression) et c’est ‘bien ce que tu dis (jugement favorable).

Lire aussi :  Symbole

b) Accentuation d’insistance affective, qu’on appelle aussi accent expressif, émotionnel ou emphatique. Il est attaché aux mots dont la charge sémantique est compatible avec cet accent (exemple magnifique, formidable… surtout des adjectifs, mais pas seulement). La première consonne du mot est allongée [m:aɲifik], [ep:uvɑ̃tabl] ou redoublée en gémination (voir PHONÉTIQUE); quand le mot commence par une voyelle, elle peut être précédée d’un coup de glotte ([seˀep:atɑ̃]). La graphie peut imiter cette prononciation en redoublant la lettre (éppatant), ou par l’adjonction d’un h : voir le hénaurme de Flaubert. Les monosyllabes étant difficiles à accentuer, on a recours à des procédés syntaxiques ou lexicaux, qui supposent tous une intonation particulière : répétition de l’adjectif (un grand, grand comédien), adverbe d’intensité, ou une syntaxe particulière : ils l’ont reçu avec une gentillesse, une amabilité… (noter que cette phrase orale ne serait pas grammaticale avec intonation banale).

Les accents d’insistance n’effacent pas l’accent tonique, si faible soit-il. Cependant, leur présence, inhabituelle, tend à supplanter celui-ci. Si l’on devait présenter une probabilité d’évolution du système d’accentuation français, il faudrait dire que l’accent tombe de plus en plus sur les syllabes significatives : plutôt que lun’ di, mar’di, on dira ‘lundi, ‘mardi. L’accent aurait dès lors une place qui ne serait ni tout à fait fixe, ni tout à fait libre, dépendant de la place de l’unité à mettre en valeur, et tendant de plus en plus à affecter les mots pleins.

D. L’intonation

On distingue la mélodie, ligne musicale de l’énoncé, paramètre essentiel de l’intonation, liée au rythme, de l’intonation proprement dite, catégorie avant tout linguistique. Le mouvement musical est constitué physiologiquement par la fréquence des vibrations des cordes vocales. Selon les langues, l’intonation peut jouer différents rôles, mais elle est toujours importante dans l’organisation de l’énoncé oral.

Le rôle de l’intonation est particulièrement important en français, du fait du faible rôle de l’accent. Elle prend des aspects très différents selon le registre : relativement monotone au registre soutenu, elle se caractérise, au registre familier, par la fréquence des changements de ton. Dans tous les registres, les variations de hauteur musicale peuvent créer une quantité de nuances délicates.

Elle est caractérisée par la hauteur, la durée et l’intensité, la courbe mélodique, et le niveau. Parmi les niveaux, on distingue : niveau 1 : grave, niveau 2 : médium, niveau 3 : haut et niveau 4 : aigu; un niveau suraigu 5, et un niveau infra-grave 0 s’ajoutent à cette liste dans les tours expressifs. Le niveau 2 est celui de l’attaque et du euh d’hésitation.

La fonction de l’intonation est, selon les cas, syntaxique, démarcative ou expressive. Les représentations que l’on peut en donner sont nombreuses :

une portée, sur laquelle on représente les syllabes, ou une courbe :

des flèches suscrites ou intercalées : il a essayé de se tuer, ou il a essayé ↑ de se tuer .

la notation souscrite des niveaux :

ilaessadesetuer
22223221

Les portées ayant l’inconvénient d’un appareillage assez lourd, nous adopterons ici soit les flèches soit les numérotations.

1. Les distinctions fondamentales

Elles interviennent entre l’intonation énonciative (2 3 1), l’intonation interrogative (2 3 4) et l’intonation impérative (4 1). Dans ces trois cas, l’intonation remplit une fonction syntaxique, puisque la mélodie suffirait à faire reconnaître le type auquel appartient la phrase : ainsi, tu viens (2 1), assertif, tu viens ? (2 4), interrogatif, tu viens ! (3 1), impératif ; notez que le système de ponctuation n’est pas, ici, trop inadéquat. C’est donc essentiellement par opposition que fonctionne l’intonation. C’est surtout la fin du contour qui permet de reconnaître le schéma syntaxique, ce que l’on peut grossièrement représenter de la façon suivante :

Il est également nécessaire de faire la distinction entre :

— le système proprement intonatif, à valeur syntaxique, qui utilise à la fois la forme de la courbe et la différence de niveaux : elle distingue par exemple entre l’interrogation et l’ordre ;

— le système démarcatif (lié à l’accent), qui utilise surtout la direction de la courbe à des fins démarcatives. C’est lui qui permet de faire la différence entre je veux bien manger et je veux bien manger.

2. L’intonation assertive

Elle est caractéristique des phrases assertives simples, sans pause, parmi lesquelles on peut distinguer les phrases à un seul groupe rythmique, dont l’intonation est globalement descendante (il est parti : 2 2 2 1), et les phrases à plusieurs groupes rythmiques, où l’intonation peut monter avant la chute finale (il travaille la nuit : 2 3 4 3 1).

L’intonation énonciative se caractérise toujours par sa descente mélodique finale, la montée initiale pouvant être plus ou moins progressive ; la courbe est toujours très arrondie, douce.

À travers le nombre de groupes rythmiques, l’intonation permet de distinguer :

la continuation, qui indique que l’énoncé est inachevé. On peut encore distinguer entre continuation mineure et continuation majeure : quand tu viendras (mineure : 2 3) et que tu la verras (majeure: 2 4), tu seras surpris. En fait la distinction entre les deux types n’existe qu’en registre soigné, mais la continuation en elle-même représente un phénomène important.

la finalité, qui marque, par une descente, que l’énoncé est achevé (2 1, 3 2 ou 3 1).

la rupture, surtout marquée par la différence de niveaux : une incise (ou une parenthèse, en finale), est marquée par une rupture vers le grave. Une construction segmentée est également soulignée d’un schéma particulier : il est intéressant (2 2 2 2 4 2), ce bouquin (2 2).

3. L’intonation interrogative

Les courbes intonatives de l’interrogation sont extrêmement variées. Elles dépendent à la fois de la portée de l’interrogation (partielle ou totale) et des procédés d’interrogation utilisés.

a) Interrogation totale

Les différentes formes ont en commun de marquer du ton le plus haut celui des mots qui est essentiel pour l’interrogation. Si l’interrogation est marquée syntaxiquement par est-ce que, l’intonation interrogative est facultative (ou n’est marquée qu’en début de phrase, culminant sur le est-ce que) : la courbe peut donc être la même que pour une énonciative. Si elle est marquée par une postposition du sujet pronominal, la courbe normale est ascendante si la phrase est brève, mais peut descendre dans une phrase plus longue : a-t-il demandé son ch(e)min ? (3 4 3 3 2 2 1). Si l’interrogation n’est pas marquée dans l’ordre des mots, la courbe intonative est obligatoire, avec élévation sur la finale : il travaille la nuit ? (2 2 3 3 4). C’est là le cas le plus fréquent en registre parlé.

Ce schéma général n’exclut pas les variations signifiantes sur des détails : on peut par exemple exprimer une vive surprise en maintenant le ton au même niveau jusqu’à la dernière syllabe, qui comporte une montée brusque : il travaille la nuit ? (2 2 2 2 4). On peut aussi (induisant dès lors une confirmation comme réponse) faire suivre une montée douce d’une brusque descente : il travaille la nuit ? (2 2 3 4 1 : question incrédule).

Lire aussi :  Connecteur

b) Interrogation partielle

Elle se marque par un ton haut sur le mot interrogatif, qu’il soit placé en tête comme dans la forme « correcte », et suivi d’une inversion du sujet pronominal (quand vient-il ?), ou à la fin comme dans l’usage familier qui ne comporte aucun déplacement (il vient quand ?). Aussi la première forme comportera-t-elle un ton descendant : quand vient-il ? (4 3 2) et la seconde un ton monotone ou très légèrement ascendant : il vient quand ? (2 2 3). La fin de la montée de la voix marque la fin du syntagme sur lequel porte l’interrogation : à quelle heure Pierre vient-il ? (2 2 4 3 2 1).

4. La phrase impérative et les autres types de phrases

L’ensemble de la phrase impérative se caractérise par une intonation descendante, et les groupes qui lui sont adjoints peuvent subir la même courbe : apportez-moi une carafe d’eau (4 3 3 3 2 2 1 1) avec du citron (3 3 2 2 1).

La courbe exclamative se caractérise par le même ton montant que l’interrogation, mais moins haut. Elle peut également comporter un ton montant-descendant, avec un accent d’insistance sur la dernière syllabe : que tu es bête ! (3 4 3 1). Une valeur exclamative peut également être caractérisée par une montée ou une attaque de la voix au cinquième niveau.

5. Les modifications de l’intonation de base

Plusieurs facteurs peuvent contribuer à la modification de l’intonation de base :

— l’étagement des groupes syntaxiques : si une phrase comporte des groupes annexes (relatives appositives, apostrophes, incises…), ceux-ci peuvent engager une rupture de style (pauses et ton monotone, au deuxième niveau).

— la coordination ou la juxtaposition d’éléments de même fonction : qu’il s’agisse de mots ou de propositions, on fait monter la voix pour laisser attendre la suite (il a acheté des carottes, des navets, des poissons, du fromage et du pain).

— la portée de la prédication qui permet par exemple de distinguer les trois phrases : tu as rencontré Jean, en Hollande ? tu as rencontré Jean en Hollande↗ ? et tu as rencontré Jean en Hollande ? qui ne présentent pas le même thème : la première interroge à la fois sur la personne et sur le lieu, la deuxième sur l’endroit, et la troisième sur la personne. La montée de la voix a donc la fonction démarcative d’indiquer la fin du groupe syntaxique qui fait l’objet de l’interrogation.   

— de même les effets d’une accentuation d’insistance logique modifient la courbe de base : il a eu une peur ou il a eu une de ces peurs, phrases qui, sans accentuation et intonation particulières, ne pourraient pas être considérées comme grammaticales (les procédés graphiques correspondants sont très approximatifs : capitales sur une, points de suspension à la fin de la phrase…).

De nombreuses nuances peuvent venir modifier la courbe : c’est la fonction expressive de l’intonation, qui joue à la fois sur la forme de la courbe et sur les niveaux atteints. Ainsi, outre les exemples déjà vus, on peut noter une intonation d’implication, en forme d’accent circonflexe : c’était du vin blanc : « c’est évident que c’était du vin blanc ! ».

On peut dès lors se demander si l’inventaire des courbes significatives d’une langue est ouvert ou fermé. D’où le débat pour établir s’il s’agit d’un phénomène discret ou continu. Si c’est un phénomène continu, on dira qu’une modification de la courbe mélodique, quelle qu’elle soit, entraîne une modification parallèle et proportionnelle du sens de l’énoncé. Si c’est un phénomène discret, il faut admettre qu’il existe un seuil où l’on passe d’une interprétation à une autre.

6. L’intonation et la syntaxe

De même que l’accent, l’intonation peut jouer un rôle désambiguïsateur : dans la belle porte le voile, on peut distinguer les deux sens par l’intonation : dans le sens 1, belle est nom et porte l’accent, et en tant que fin du groupe sujet, il constitue la limite de la montée de la voix : la belle elle porte le voile. Dans le sens 2, c’est porte qui est nom, qui porte l’accent, et qui marque la fin de la montée de la voix : la belle porte le voile.

On a vu aussi pour les relatives que la différence entre appositive et déterminative se marquait oralement, de façon plus systématique que par la présence ou par l’absence de virgule de l’écrit, par une différence d’intonation et la présence de pauses : les enfants # qui ont travaillé # seront récompensés vs les enfants qui ont travaillé # seront récompensés. Ces deux exemples illustrent d’ailleurs bien l’intrication des phénomènes, car ils mettent en jeu accentuation, intonation et pause. Quant à leur importance, elle apparaît dans le fait qu’il peut se faire qu’il y ait opposition entre le thème du message (tel qu’il est manifesté dans l’ordonnancement grammatical) et le contenu induit par la prosodie. Cela peut aller jusqu’à une réplique adressée, dans un dialogue, à l’intonation d’une phrase, plus qu’à son sens « littéral ».

E. Les autres facteurs prosodiques

Autant que l’intonation, les pauses jouent un rôle capital : l’absence de ces deux éléments beaucoup plus que l’absence de l’accent peut rendre ininterprétable une séquence sonore : [tɔ̃tetatilotetatu] n’est compréhensible que si on le transcrit graphiquement : ton thé t’a-t-il ôté ta toux ? ou si l’on y fait figurer intonation et pause : [tɔ̃te # tatil # otetatu] La pause est un phénomène secondaire, toujours lié à l’intonation et l’accentuation.

On doit distinguer, parmi les phénomènes de jonction, entre les jonctures internes, frontières syllabiques entre deux unités de la chaîne parlée (les petits trous vs les petites roues), et les jonctures externes, finales de groupe, liées à l’accent et à la délimitation des unités accentuelles.

Reste le rythme, facteur difficile à définir, auquel contribuent tous les phénomènes précédemment évoqués. C’est le rythme qui différencie (légèrement) les deux vers holorimes : Gal, amant de la reine, alla, tour magnanime, Galamment de l’arène à la tour Magne, à Nîmes. C’est également à une question de rythme qu’on attribuera des préférences dans l’ordre des mots, en fonction de la longueur respective des constituants : Pierre frappe Jean avec une incroyable brutalité, mais Pierre frappe avec brutalité celui qu’il croit coupable. Il s’agit ici de préférences, et non de règles impérieuses.

Ici se pose une question décisive pour la grammaire : celle de la modalité de traitement des phénomènes prosodiques. N’en parler que dans les cas où ils sont incontournables n’est évidemment pas satisfaisant. Mais alors, sous quelle forme les intégrer à la grammaire ? Ces phénomènes confirment la difficulté qu’il y a à abstraire un objet langue de l’ensemble des processus d’énonciation.

Enfin l’intonation et l’accentuation jouent un rôle très important dans la reconnaissance des accents régionaux et étrangers.

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