Grammaire et linguistique

1. La grammaire et les grammaires

L’une des principales difficultés que pose le terme même de grammaire est qu’il se prête à une importante polysémie ; bien que les considérations historiques jouent à ce propos un grand rôle, on prendra ici le parti, pour des raisons de simplicité, d’envisager ce terme de manière essentiellement synchronique (avec les latitudes relatives qu’autorise normalement ce point de vue). Dans l’acception la plus générale, on peut, en un premier temps, opposer schématiquement la grammaire au dictionnaire. Alors que le dictionnaire est censé livrer la liste des mots de la langue (accompagnés de leur sens), la grammaire se charge, en principe, de décrire les moyens dont dispose la langue pour combiner ces unités afin d’obtenir des segments d’ordre supérieur, à savoir les phrases, et ce, en rendant compte des variations que les mots en question sont amenés à subir au cours de ce processus de combinaison : on aura reconnu là la distinction classique entre les deux parties de la grammaire que sont la syntaxe et la morphologie — domaines traditionnellement abordés dans l’ordre inverse. Cette image théorique de la grammaire, avec divers aménagements, reformulations, remaniements terminologiques, garde une bonne part de sa pertinence dans la plupart des travaux qui se recommandent aujourd’hui de cette discipline.

Toutefois, sans quitter ce niveau purement introductif, une autre distinction fondamentale reste à faire qui se manifeste dans l’opposition singulier/.pluriel : il y a, en effet, grammaire et grammaires.

Alors qu’on vient d’évoquer brièvement l’objet de la grammaire, on ne saurait oublier que celle-ci s’offre sous la forme d’objets concrets (manuels, recueils, essais) dont la quantité et la diversité ne sont certainement pas fortuites. En fait, cette variété — souvent déconcertante — des grammaires peut s’articuler en deux niveaux. Tout d’abord, comme tout produit culturel, la grammaire ne saurait se présenter sous la forme d’un modèle unique : elle fait l’objet d’approches, de conceptions, de points de vue nécessairement variés, qui se manifestent et se regroupent sous la forme de tendances, d’écoles, voire de théories. Ensuite, ces tendances elles-mêmes donnent lieu à une multiplicité de discours à intention didactique qui occupent le terrain de l’exploitation pédagogique : les « livres (ou manuels) de grammaire » (dans ce cas, le terme de grammaire est parfois assorti d’adjectifs qui évoquent des courants de la pensée linguistique grammaire fonctionnelle, grammaire structurale, etc.).

Enfin, il est un sens du mot grammaire sans lequel aucune des acceptions précédentes n’aurait sa raison d’être et que l’on peut reconstruire de manière hypothétique : tout locuteur, quel que soit son niveau de culture, met en œuvre dans ses échanges langagiers, un savoir qui ne peut se concevoir que comme la connaissance implicite de mécanismes très généraux (processus ou règles) que l’on caractérise aujourd’hui par la notion de compétence linguistique, souvent interprétée dans le sens de « grammaire intériorisée ». Ainsi, l’objet de la grammaire (et a fortiori de toute grammaire) devrait, dans cette perspective, correspondre à une entreprise visant à décrire, systématiser, codifier l’ensemble des mécanismes constitutifs de ce savoir intériorisé et idéalisé.

2. La grammaire dite « traditionnelle »

On a coutume de désigner par grammaire traditionnelle tout un corps de doctrine (conception de la description de la langue, règles, terminologie, conception de l’apprentissage) hérité de la pratique pédagogique en vigueur pendant la seconde moitié du XIXe siècle et globalement entériné par le modèle culturel qui a dominé la première moitié de ce siècle, avec quelques remises à jour périodiques qui n’ont guère affecté que des points de détail. Parallèlement, et en rupture avec ce type de savoir, se développait une véritable discipline autonome, attentive à la définition de son objet, soucieuse de promouvoir un appareil conceptuel, des principes méthodologiques et des procédures d’analyse avec les exigences de rigueur et de cohérence qui sont familières à la plupart des sciences modernes : la linguistique.

Remarque. — Il serait abusif de voir dans le début de ce siècle le point de départ d’une réflexion systématique sur la langue : l’Antiquité, le Moyen Âge, l’époque classique, entre autres, ont connu des courants de pensée dont les exigences sont parfois comparables à celles des théories modernes, bien qu’en général tributaires de contextes philosophiques particuliers; ces travaux gardant toute leur pertinence dans le domaine de la recherche fondamentale, il est parfois utile de désigner la linguistique du XXe siècle sous le nom de linguistique moderne.

La plupart des critiques (souvent hétérogènes) adressées à la grammaire traditionnelle émanent, bien entendu, de considérations empruntées au courant linguistique.

De nombreux linguistes lui reprochent notamment son attitude normative, qui vise à prescrire un usage privilégié de la langue, à savoir celui qui est considéré comme l’apanage du groupe social dominant, où se mêlent des considérations socioculturelles, des jugements de valeur d’ordre comportemental ou esthétique, etc. L’objet d’étude se réduit à la seule langue écrite et le modèle de référence est celui des grands écrivains (sans égard à l’état de langue dont ils témoignent — le XVIIe étant souvent considéré comme une période privilégiée). Le cas extrême — et caricatural — est illustré par des ouvrages scindés en deux rubriques du type : « Ne dites pas… Mais dites… ».

Mais, outre que la grammaire traditionnelle ignore l’aspect oral de la langue, les variations liées aux situations (on dirait aujourd’hui les conditions d’énonciation), les variations régionales, sociales, etc., on estime que, même dans le domaine qu’elle est censée aborder, son traitement manque de rigueur et d’homogénéité. En particulier, ses catégories et ses concepts, souvent hérités des méthodes de description issues de l’étude et de l’enseignement des langues anciennes, reçoivent des définitions hétéroclites dans lesquelles dominent les critères relatifs au sens, nécessairement vagues et subjectifs, voire contradictoires, avec ici et là, quelques observations formelles superficielles difficiles à systématiser.

En outre, elle tend à donner une image de la langue qui confond deux aspects fondamentaux de son fonctionnement : sont placées sur le même plan, et abordées dans les mêmes termes, l’étude des marques — accords, flexions — qui représentent de pures contraintes, systématiquement conditionnées, et l’étude des fonctions qui, elles, représentent un univers de possibles, c’est-à-dire l’un des aspects essentiels du pouvoir créatif de la langue.

Remarque. Cette image, un peu trop schématique, résulte, en fait, d’une attitude critique qui s’est souvent manifestée de manière systématique ; il existe, en réalité, quelques tentatives émanant de la démarche traditionnelle qui, sans puiser directement leur réflexion dans le courant de la linguistique moderne, sont néanmoins parvenues à éviter certains des défauts énumérés ci-dessus.

3. Les grammaires d’inspiration linguistique

Depuis quelques décennies, de très nombreux ouvrages à vocation pédagogique (les grammaires « scolaires » de tous niveaux) ont tenté d’intégrer une part plus ou moins importante des méthodes et principes illustrés dans le développement de la linguistique moderne. Encore convient-il d’éviter, ici, certaines confusions : les ouvrages en question ne sont pas pour autant — et c’est heureux — devenus des traités de linguistique.

Lire aussi :  Sème

De leur côté, les théories linguistiques, de par la perspective scientifique dans laquelle elles s’inscrivent, n’ont pas, en soi, d’intention pédagogique (au sens de méthode d’enseignement de la langue); c’est, en partie l’une des raisons pour lesquelles le terme même de grammaire y est, en général, évité (l’exception que représente la grammaire générative sera examinée à part (voir plus bas), dans la mesure où le terme de grammaire prend alors un sens différent).

Par ailleurs, les développements les plus significatifs de la linguistique post-saussurienne portent sur des domaines restreints : c’est le cas en particulier de la phonologie qui, à elle seule, constitue l’essentiel des travaux de la phase inaugurale du structuralisme (étape parfois désignée par le terme de fonctionnalisme); des observations semblables peuvent être faites à propos du structuralisme américain dont les acquis les plus représentatifs concernent l’analyse des énoncés en hiérarchies de constituants ; il en est de même, tant en Europe qu’outre-Atlantique, pour certaines recherches ultérieures essentiellement axées sur l’analyse sémantique du lexique.

Si on a voulu parfois voir dans cette diversité un éclatement de théories concurrentielles (les polémiques qui accompagnent tout développement scientifique ayant pu contribuer à entretenir cette idée), il est permis d’admettre aujourd’hui que les domaines privilégiés par tel ou tel stade du développement de la pensée linguistique peuvent souvent être considérés comme divers niveaux d’analyse de la langue dont les articulations avaient déjà été entrevues par ceux-là mêmes qui ont contribué à les cerner. Si bien que les notions mêmes de rupture ou de continuité doivent être, à cet égard, manipulées avec prudence.

Aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que les travaux qui ont été considérés comme des œuvres de pionniers aient pu servir de modèles dans des entreprises visant à prendre en charge d’autres niveaux que ceux auxquels ils étaient initialement consacrés : c’est ainsi que diverses tentatives ont été menées pour élargir les points de vue du fonctionnalisme aux domaines de la morphologie et de la syntaxe; et il en a été de même pour le structuralisme américain dont les procédures de découverte ou méthodes dites « distributionnelles » ont été appliquées à tous les niveaux de l’analyse linguistique (phonologie, morphologie, syntaxe, lexique).

Il n’est donc pas abusif, dans ce contexte, de parler de grammaire structurale, fonctionnelle ou distributionnelle pour désigner des essais de synthèse qui se sont manifestés tant au niveau de la recherche qu’à celui de la didactique universitaire.

Le problème se pose de manière un peu différente sur le plan de la conception des manuels scolaires, dans la mesure où leur vocation pédagogique leur interdit les développements théoriques et les modes de raisonnement (atteignant souvent un haut niveau d’abstraction) que l’on rencontre dans les travaux linguistiques.

Ces difficultés apparaissent par exemple à propos de la terminologie, qui n’est pas directement transposable : elle peut être purement et simplement ignorée, ou bien partiellement adaptée en fonction des objectifs et du public visé par les pédagogues.

La pénétration des points de vue, concepts, méthodes et procédures de la linguistique dans le domaine des manuels et de la pédagogie de la langue en général, pour n’être pas systématique, est néanmoins nettement repérable et peut être sommairement décrite selon quelques axes essentiels :

a) une distinction rigoureuse entre les notions de sens et de forme a notamment permis que l’attention se porte sur un aspect jusqu’alors négligé, le signifiant, en particulier sous sa forme sonore (phonétique), autorisant ainsi une mise en rapport avec sa manifestation graphique et par là même une démarche plus rationnelle dans l’apprentissage de l’orthographe ;

b) la langue est envisagée, avant tout, comme un moyen de communication, ce qui permet de repérer et de classer ses éléments constitutifs en fonction du type d’information qu’ils véhiculent ;

c) les procédures de segmentation appliquées à divers niveaux de l’analyse des énoncés, par un jeu de substitutions (héritage de la notion structuraliste de commutation), permettent de faire le départ entre les phénomènes purement conditionnés (accords, flexions) et les formes qui résultent d’un choix du locuteur (morphèmes lexicaux, relations entre constituants) ;

d) l’unité « mot », élément de base de la grammaire traditionnelle, se trouve subordonnée à celle de groupes de mots (constituants ou syntagmes) dont la structure et la combinatoire ne sont plus envisagées comme un simple enchaînement linéaire ; du même coup, la variation morphologique des unités est mise en relation avec les mécanismes syntaxiques et la morphologie laisse progressivement la place à une morphosyntaxe ;

e) la notion de norme, sans être systématiquement écartée, est néanmoins relativisée, dans la mesure où elle prend place dans une typologie des formes et des discours, en relation avec les situations d’échange et les conditions d’énonciation.

Remarque. — Enfin, il faut préciser que dans le domaine des produits pédagogiques, les qualificatifs techniques qui apparaissent avec le terme grammaire (structurale, fonctionnelle — le second ayant connu un grand succès) peuvent difficilement être considérés comme renvoyant à l’orthodoxie d’une théorie linguistique particulière : de fait, on ne connait pas, à ce niveau, de grammaire « distributionnelle », alors que les principes et procédures du distributionnalisme jouent un très grand rôle dans la plupart des ouvrages actuels.

Grammaire générative

La théorie de la grammaire générative occupe une place originale dans le développement de la linguistique moderne, dans la mesure où c’est le seul système qui se propose, de manière explicite, de rendre compte de ce savoir intériorisé (ensemble de dispositions et d’aptitudes dont une partie au moins est considérée comme innée) que constitue la compétence linguistique : tout locuteur maîtrisant sa langue est, en effet, capable de produire et de comprendre un ensemble infini de phrases de cette langue. Or, cette capacité émane d’un organisme fini ; c’est pourquoi, à partir d’un nombre fini d’unités et de catégories, le rôle de la grammaire consiste à postuler le mécanisme approprié (un ensemble de règles en nombre également fini) qui soit apte à en donner une image adéquate. Il s’agit, comme on le voit, d’un modèle de simulation — ce terme devant être entendu dans son acception scientifique contemporaine : il ne s’agit nullement, comme on a pu le croire parfois, de décrire ou d’« imiter » les mécanismes psychiques réellement mis en œuvre par le cerveau humain.

Ainsi, à la différence des conceptions antérieures, la théorie doit, ici, non seulement offrir des descriptions adéquates des énoncés observés mais elle doit aussi être capable de prévoir, c’est-à-dire d’énumérer et de décrire toutes les phrases possibles de la langue (on dit qu’elle engendre un ensemble infini de phrases).

Dans cette perspective, le modèle de la grammaire est conçu comme un automate abstrait soumis à un fonctionnement de type algorithmique, c’est-à-dire appliquant une série d’instructions (les règles de la grammaire) qui indiquent les opérations successives que doivent subir des symboles (dont certains appartiennent à un vocabulaire universel) ou des suites de symboles, pour aboutir aux phrases de la langue.

Lire aussi :  Complément de nom

Cette série de règles n’est pas autre chose qu’un ensemble d’hypothèses très générales sur la structure de la langue, hypothèses dont la validité ne peut être empiriquement éprouvée que par la confrontation des faits qu’elles prédisent avec l’intuition du locuteur. Autrement dit, toute phrase engendrée par la grammaire, qui serait considérée comme mal formée par un locuteur, invalide tout ou partie des hypothèses constitutives de la grammaire, et il en est de même pour toute phrase bien formée que la grammaire serait incapable d’engendrer, d’où la nécessité de modifier, d’amender, voire de refondre le modèle. Ainsi, la démarche du linguiste, dans ce cadre, est de nature hypothético-déductive : elle consiste en un va-et-vient entre l’élaboration d’hypothèses et la confrontation empirique; elle s’oppose, en cela, à la démarche essentiellement inductive du structuralisme traditionnel, dont les résultats sont obtenus à partir de l’observation d’énoncés concrets (le corpus) grâce à l’application de procédures formelles permettant une identification et un classement des données, à partir desquelles on considère comme possible l’accession — par extrapolation — à la structure immanente du système linguistique dans son ensemble. En ce sens, l’attitude inductive ne saurait être soumise à une quelconque épreuve de validation dès lors que les procédures ont été correctement appliquées ; seules des considérations relatives à la collecte et à la nature des données (extension, homogénéité, représentativité du corpus étudié) sont susceptibles de jouer un rôle dans l’évaluation de la description proposée. À l’opposé, l’objet d’une démarche hypothético-déductive consiste à élaborer une théorie — avec le sens que l’épistémologie moderne accorde à ce terme —, c’est-à-dire un modèle dont il est logiquement impossible de prouver qu’il est « vrai » mais qu’il est toujours possible d’invalider (on dit aussi falsifier) en fonction de son pouvoir de prévisibilité.

Organisation et fonctionnement de la grammaire

Si l’on tient compte de l’ensemble des principes précédemment évoqués, on admettra aisément que les travaux qui s’inscrivent dans cette conception théorique n’apparaissent pas sous la forme d’un modèle figé : il existe, en effet, divers « états » de la théorie qu’il est souvent commode de présenter sous la forme d’étapes successives jalonnant un processus d’évolution constant. On évitera ici cet exposé historique pour ne conserver que les propriétés les plus caractéristiques et les plus constantes de la théorie, en faisant essentiellement référence au modèle qui est souvent considéré comme représentant un point d’équilibre et qui, de plus, a connu la diffusion la plus large : la théorie standard — sans s’interdire d’évoquer quelques-unes des remises en cause dont elle a pu faire l’objet.

Selon cette conception, une grammaire est articulée en trois composantes : une composante syntaxique, une composante phonologique et une composante sémantique. La composante syntaxique (qui représente la partie « générative » de la grammaire, les deux autres étant de nature interprétative) doit être considérée comme centrale. Elle s’articule, elle-même, en une composante syntagmatique et une composante transformationnelle. La composante syntagmatique est un ensemble de règles de réécriture destinées à engendrer les structures profondes. Ces règles sont du type : P (phrase)  SN (syntagme nominal) + SV (syntagme verbal) ; SN  Dét + N (déterminant + nom), etc., (ce qui signifie que le symbole qui est à gauche de la flèche doit être remplacé par les symboles qui sont à sa droite). À côté de ces éléments, qui doivent être obligatoirement réécrits, ces règles peuvent comporter des éléments optionnels : ainsi, le SN peut accueillir un modificateur du type Adj (adjectif qualificatif), un SP (syntagme prépositionnel) ou un autre symbole P (phrase), dont la réécriture obéira aux mêmes règles que précédemment, pour subir ensuite des transformations qui en feront une proposition relative (la réintroduction du symbole qui constitue l’axiome de départ étant à même de rendre compte du phénomène de récursivité que l’on observe dans les langues).

Les structures obtenues à cette étape se présentent sous la forme d’une hiérarchie de symboles représentable par un diagramme en arbre (voir CONSTITUANTS IMMÉDIATS). Interviennent ensuite les règles d’insertion lexicale, qui sont chargées de mettre en correspondance des morphèmes avec les symboles de la suite terminale de la structure ainsi obtenue : autrement dit, à la différence de la conception traditionnelle, le lexique fait, ici, partie intégrante de la grammaire. Ces règles sont en outre chargées de décider de la compatibilité des unités entre elles : on ne saurait, par exemple, insérer un verbe marqué comme [— transitif] sous un symbole V suivi par un symbole N ; de même, il est exclu de faire figurer un nom de type [— animé] sous un symbole N qui précède un V du type parler, manger, courir, etc. Le niveau atteint à cette étape constitue la structure profonde. Celle-ci est ensuite prise en charge par la composante transformationnelle. Les transformations sont des opérations pouvant déplacer, effacer ou ajouter des éléments : ce sont elles qui règlent notamment les problèmes d’accord (répartition des affixes) ; en outre, elles sont chargées de donner à la phrase la structure qui correspond à sa modalité et qui dépend d’un choix déjà opéré au niveau de la base : une phrase peut être simplement déclarative, ou bien déclarative et passive, ou bien interrogative, etc. Après l’application de toutes les transformations, on obtient une structure de surface. La suite terminale de cette structure est ensuite soumise aux règles de la composante phonologique (ou morphophonologique) qui associe à la phrase ainsi engendrée une représentation phonétique.

L’une des propriétés les plus représentatives du modèle réside dans la distinction entre structure profonde et structure de surface. Celle-ci permet notamment de régler certaines ambiguïtés : ainsi, une phrase comme il regarde les pigeons du clocher pourra (selon le sens qu’on lui accorde) être issue de l’une des deux structures profondes suivantes : ou bien le syntagme prépositionnel du clocher modifie le N pigeons, ou bien il modifie la phrase entière il regarde les pigeons (il est alors déplaçable : du clocher, il regarde les pigeons).

C’est pourquoi la structure profonde peut être considérée comme le niveau auquel doivent s’appliquer les règles de la composante sémantique ; leur rôle consiste à interpréter cette structure afin d’associer à la phrase une représentation sémantique (voir SENS). Ce mode de fonctionnement est, bien entendu, soumis à l’hypothèse (très forte) selon laquelle les transformations n’affectent pas le sens des structures auxquelles elles s’appliquent.

Les critiques les plus importantes adressées à ce modèle concernent essentiellement la relation entre syntaxe et sémantique. Il est apparu, en particulier, que le fait de considérer la structure profonde comme le niveau charnière entre les règles de la syntaxe (composante syntagmatique + transformations) et les règles d’interprétation sémantique était quelque peu arbitraire. On peut admettre, en effet, qu’une unité lexicale comme tuer ne doit pas être insérée directement à ce niveau dans la mesure où elle résulte déjà d’une série de transformations : tuer (x, y) est issu de faire (x) [mourir(y)], à son tour, mourir(y) est issu de devenir [mort(y)] et mort(y) vient de non [vivant (y)], d’où l’idée de postuler une structure « très profonde », beaucoup plus abstraite, exprimable à l’aide de relations primitives et de symboles empruntés au formalisme de la logique.

Lire aussi :  Négation - négatif

De même, pour conserver l’hypothèse selon laquelle les transformations ne changent pas le sens des structures sous-jacentes, il est devenu nécessaire d’établir des contraintes mettant en relation des étapes très éloignées à l’intérieur du processus transformationnel, ceci afin de tenir compte des propriétés des opérateurs logiques (quantificateurs et négation ; voir NÉGATION). Dans cette perspective, le sens n’est plus issu d’une interprétation, il se confond avec la structure sous-jacente, d’où le nom de sémantique générative accordé à cette version de la théorie (les tenants actuels de cette conception lui préfèrent parfois l’expression syntaxe sémantique). Parallèlement, la théorie standard s’est efforcée de régler ce type de problèmes tout en restant attachée à la notion de « syntaxe autonome », ce qui l’a conduite à affiner les règles d’interprétation sémantique et à abandonner l’hypothèse de la préservation du sens lors des processus transformationnels ; du même coup, il est devenu nécessaire de faire intervenir la composante sémantique, simultanément, à plusieurs niveaux de la dérivation : structure profonde et structure de surface. Cette version de la théorie est connue sous le nom de théorie standard étendue.

Toutefois, mis à part ces remises en cause — que l’on peut considérer comme internes au mouvement — il existe des critiques beaucoup plus générales adressées à la grammaire générative dans son ensemble. Ces critiques sont les suivantes :

1. Si l’on a pu reprocher à la méthode inductive de s’appuyer sur un corpus (nécessairement accidentel, fragmentaire et incomplet), la confrontation empirique dans le cadre générativiste est souvent apparue comme également sujette à caution; l’intuition des locuteurs (en général, celle des linguistes eux-mêmes) étant relativement aléatoire, les désaccords sont fréquents quant aux jugements de grammaticalité que les sujets parlants portent sur les phrases de leur langue; en particulier, l’abstraction du contexte et des circonstances de l’énonciation (condition préalable à l’étude de la compétence — à l’exclusion de tout ce qui ressortit à la performance) oblige à se prononcer sur des phrases « en isolation » qui sont, en fait, des produits artificiels.

2. On reproche également à la grammaire générative d’avoir intégré, sans examen, les concepts et les catégories des analyses antérieures, et de fonder une grande partie de ses hypothèses sur un ensemble de données insuffisant. De nombreux linguistes, sans récuser, en principe, la démarche hypothético-déductive, estiment en effet que sa mise en œuvre est encore prématurée, dans la mesure où l’on ne dispose que d’observations extrêmement fragmentaires à propos d’un très grand nombre de langues.

3. Certains estiment, en outre, que les mécanismes sollicités dans le fonctionnement de la grammaire sont d’une puissance beaucoup trop grande, en ce sens qu’ils autorisent des opérations de tous ordres, ainsi que l’introduction anarchique de nouveaux symboles, uniquement destinés à prendre en charge quelques faits récalcitrants : un même phénomène pouvant souvent donner lieu à divers types de traitements qui échappent à tout contrôle empirique. C’est pourquoi quelques linguistes générativistes — surtout dans le cadre de la théorie standard étendue — se sont efforcés de proposer des contraintes sévères sur la forme même des règles utilisées, exigence sans laquelle l’entreprise visant à rendre compte de cette aptitude très générale que constitue la faculté de langage serait, en grande partie, illusoire.

Grammaticalité

Juger de la grammaticalité d’un énoncé quelconque, c’est dire s’il est, ou non, conforme aux règles de la grammaire de la langue — ce qui ne signifie pas que ces règles soient parfaitement connues ni clairement énonçables ; il s’agit avant tout d’une appréciation intuitive que tout locuteur est capable de formuler, en vertu d’un savoir intériorisé (capacités, dispositions, aptitudes) qu’il partage avec les autres locuteurs de sa langue, à savoir la compétence linguistique. Les jugements de grammaticalité répondent, dans la pratique, à des questions comme : « cet énoncé appartient-il à la langue ? », « est-il bien formé ? », etc.

C’est pourquoi on se gardera de confondre grammaticalité et correction, ce dernier terme étant souvent sollicité pour exprimer des jugements normatifs ; ainsi, même si les phrases : tu as fini de bouffer ? où qu’il est ton père ? appartiennent à un registre de langue que l’on peut vouloir proscrire, elles doivent être considérées comme tout aussi grammaticales que : as-tu fini de manger ? où ton père est-il ? En revanche, de manger fini as-tu ? il où père est ton ? sont agrammaticales (on l’indique par l’astérisque antéposé).

La grammaticalité ne doit pas non plus se ramener à la notion d’interprétabilité ; bien qu’exigeant des stratégies interprétatives plus ou moins complexes et variables d’un locuteur à l’autre, la phrase : le plafond dénonce la mémoire est parfaitement grammaticale, à l’opposé de : lui, pas être content qui, pourtant, est porteuse d’une signification identifiable sans la moindre équivoque.

On distingue encore la grammaticalité de l’acceptabilité. La phrase : la maison que mon ami que tu connais a achetée est grande répond à une construction parfaitement conforme aux règles de formation des propositions relatives, elle est grammaticale; on dira cependant qu’elle est peu acceptable du fait que sa structure est difficilement accessible dans les conditions normales d’échange ; l’acceptabilité dépend ainsi de divers facteurs (comme l’attention, les limitations de la mémoire, etc.) qui ressortissent à la performance : mise en œuvre effective des règles appartenant à la compétence.

Les jugements de grammaticalité constituent le seul contrôle empirique dont dispose le linguiste pour valider le modèle de règles qu’il postule ; comme tels, ils jouent un rôle essentiel dans l’argumentation linguistique et dans la mise à l’épreuve des théories. Toutefois, comme on l’a vu, la notion de grammaticalité n’est pertinente qu’au strict niveau de la combinaison des morphèmes pour former des phrases. Grammaire équivaut ici à -syntaxe ; mais, dès que l’on envisage la théorie linguistique comme un système qui est censé rendre compte des relations entre forme et sens (acception large du terme de grammaire), il convient également — sans les confondre — de porter des jugements relatifs à la bonne formation des énoncés sur le plan sémantique ; on fera alors appel aux notions d’anomalie sémantique, de phrase sémantiquement mal formée ou asémantique. (Voir ANOMALIE, SENS.)

Article précédentGérondif
Article suivantGraphème

Lire aussi :

error: Content is protected !!