Les démonstratifs se répartissent entre une série de déterminants, qui constituent, avec l’article et les déterminants possessifs, la sous-classe des déterminants spécifiques, et une série de pronoms. Déterminants et pronoms présentent des formes simples (du type ce, celui) et des formes composées à l’aide des particules ci et . Du point de vue sémantique, les démonstratifs manifestent la détermination dans des conditions comparables, quoique non identiques, à celles des embrayeurs.

A. Les déterminants démonstratifs

En tant que déterminants spécifiques, ils présentent les traits suivants :

— du point de vue syntaxique, ils apparaissent exclusivement dans des syntagmes nominaux de forme démonstratif + nom, avec insertion possible entre le démonstratif et le nom d’un adjectif qualificatif et/ou d’un déterminant non spécifique : ces trois excellents livres.

— du point de vue morphologique, les démonstratifs présentent, comme l’article et les possessifs, un phénomène de neutralisation de l’opposition des genres au pluriel et, au singulier, devant une initiale vocalique. Toutefois, la neutralisation n’atteint au singulier que les formes orales, les formes écrites restant distinctes :

 ÉcritÉcritORALORAL
 MFMF
——— devant
——— initiale
——— consonantique
Sing.
——— devant
——— initiale
——— consonantique
cecette    [sə][sɛt]
——— devant
——— initiale
——— consonantique
Sing.
——— devant
——— initiale
——— consonantique
cetcette[sɛt][sɛt]
Plur.cesces[se] ou [sɛ][se] ou [sɛ]

Remarque. — La forme au profit de laquelle se fait, au singulier antévocalique, la neutralisation, est pour le démonstratif la forme [sɛt] du féminin, alors que pour le possessif c’est la forme mon du masculin et pour l’article la forme l’, distincte et du masculin le et du féminin la.

Les éléments adverbiaux ci et (ce dernier beaucoup plus fréquent) apparaissent après le nom déterminé, auquel ils sont joints par un trait d’union : ce livre-ci, cet ouvrage-là.

Le démonstratif apparaît dans deux types de conditions :

1. En l’absence de toute mention antérieure de l’objet envisagé : apportez-moi ce livre ; cet élève-là ne fait rien.

Dans les cas de ce type, l’emploi du démonstratif est appuyé par un indice non linguistique (geste, attitude, regard, etc.). c’est en cela que les démonstratifs se distinguent des véritables embrayeurs, qui ne nécessitent aucun indice extralinguistique : le référent de je est identifié comme étant l’être qui dit je par le seul fait que celui-ci dit je. Le référent de cet élève-ci n’est pas identifié par la seule occurrence du syntagme dans la situation d’énonciation, mais par le concours de cette occurrence et d’un indice extralinguistique. Ces emplois du démonstratif sont dits déictiques.

2. En présence d’une mention antérieure de l’objet envisagé, soit par le même nom : j’ai vu une voiture ; cette voiture a brûlé un feu rouge, soit par une autre désignation : j’ai vu chez une libraire un vieux bouquin de grammaire ; j’ai acheté ce livre. Dans ces emplois anaphoriques — où l’identification du référent est assurée par la mention antérieure qui en a été faite — le démonstratif est en concurrence, dans des conditions complexes, avec l’article défini. En règle générale, l’emploi du démonstratif s’impose chaque fois qu’il n’y a pas de choix possible entre plusieurs référents. Ainsi dans quelqu’un est entré dans la salle ; j’avais déjà vu cet homme, l’emploi de l’article défini est à peu près impossible. C’est au contraire le démonstratif qui est exclu dans un homme et une femme sont entrés dans la salle ; j’avais déjà vu l’homme.

L’emploi des formes composées en -ci et -là du déterminant démonstratif ne se distingue pas fondamentalement de l’emploi des formes simples, contrairement à ce qui se passe pour les pronoms. Quant à la différence de sens entre -ci et -là, elle est identique pour les déterminants et les pronoms. On en trouvera donc la description après l’étude des formes composées du pronom.

B. Les pronoms démonstratifs

1. Les formes composées

Elles se répartissent entre des formes comportant l’opposition de genre et de nombre et des formes invariables en genre et en nombre, traditionnellement dites neutres :

 MFN
Sing.celui-ci [səlɥisi]
celui-là [səlɥila]
celle-ci [sɛlsi]
celle-là [sɛlla]
ceci [səsi]
cela, ça [səla],[sa]
Plur.ceux-ci [søsi]
ceux-là [søla]
celles-ci [sɛlsi]
celles-là [sɛlla]
 

Remarques. — 1. Celui-ci et celui-là sont fréquemment prononcés [sɥisi], [sɥila].
2. La forme ça n’a pas morphologiquement l’aspect d’une forme composée. Toutefois ses emplois sont ceux des formes composées. Ça est d’ailleurs historiquement issu de cela, peut-être sous l’influence de l’adverbe çà. Dans l’usage oral contemporain, ça tend à se substituer à cela, lui-même plus employé que ceci.

Les pronoms variables en genre et en nombre fonctionnent surtout comme représentants et affectent au nom ainsi représenté la même détermination que le déterminant démonstratif. Le syntagme constitué par le pronom peut être à un autre nombre que le nom représenté : ces élèves sont paresseux ; celui-ci pourtant travaille un peu, ou : j’ai lu ce livre ; mais je préfère ceux-là.

Employées en opposition, les formes composées sont parfois utilisées, surtout dans la langue classique, comme nominales, avec le sens de l’un (les uns) …, l’autre (les autres) : ceux-ci travaillent, ceux-là ne font rien.

Les formes neutres fonctionnent normalement en tant que pronoms nominaux. Elles désignent directement un référent pour lequel le locuteur ne peut ou ne veut trouver un nom : qu’est-ce que c’est que ça ? (d’où l’emploi nominalisé que les psychanalystes font de ça pour désigner l’une des instances de l’inconscient). Elles peuvent aussi représenter par anaphore (parfois par cataphore) un élément contextuel dépourvu de genre et de nombre : nous dînerons ; après ça nous irons au cinéma, ou : ça coûte combien, d’aller en Angleterre ? Enfin, dans l’usage familier elles sont parfois utilisées, avec des intentions diverses (notamment péjoratives), pour représenter un nom (souvent générique) qu’elles ont pour effet de priver de ses catégories de genre et de nombre : les jeunes gens aujourd’hui, ça ne veut plus se marier (mais Paul, ça ne se marie pas est exclu).

Opposition de sens des formes en -ci et en -là

Aussi bien pour les déterminants que pour les pronoms, la langue classique utilisait -ci pour les objets proches, -là pour les objets éloignés (proximité et éloignement étant appréciés dans le temps, l’espace ou le contexte). La raréfaction d’emploi des formes en -ci fait progressivement disparaître cette opposition, qui, pour les déterminants, est remplacée par l’opposition forme simple/forme en -là. Parmi les pronoms, ceci continue à s’utiliser, notamment dans l’expression ceci dit (généralement préférée, sans doute pour des raisons phoniques, à cela dit).

2. Les formes simples

 MFN
Scelui [səlɥi]celle [sɛl]ce [sə]
Pceux [sø]celles [sɛl]ce [sə]

Malgré leur évidente parenté morphologique avec les formes composées, elles ont des emplois absolument différents.

Les formes masculins et féminines ne peuvent s’utiliser que lorsque le syntagme qu’elles constituent est déterminé :

— par une proposition relative : parmi les livres, je préfère ceux qui sont distrayants. Sans antécédent : gloire à ceux qui sont morts pour la linguistique (1).

(1) N.d.É. — Autre exemple : gloire à ceux qui sont morts sans avoir tué.

— par un complément prépositionnel normalement introduit par de (ceux de tes amis qui viendront), parfois par une autre préposition : je prends celui à dix francs.

— par un participe ou, usage contesté par les puristes, par un adjectif.

La forme ce a deux types d’emploi :

— sujet du verbe être (parfois d’un verbe tel que pouvoir, vouloir modalisant le verbe être) : c’est difficile ; ce peut être impossible. Sauf devant le présent de l’indicatif, ce est fortement concurrencé dans cet emploi par ça : ça est difficile est évité (sauf régionalement), mais ça serait difficile (et même ça n’est pas difficile) sont courants.

— antécédent d’une relative : dis ce que tu veux.

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