La catégorie du degré est propre à la classe des adjectifs et à celle des adverbes. Elle permet d’indiquer le niveau atteint par le contenu notionnel de l’adjectif ou de l’adverbe. Quand on parle d’une femme élégante, la qualité signifiée par l’adjectif peut affecter la femme à des degrés divers : elle peut être très, assez, peu élégante, ou plus, aussi, moins élégante qu’une autre personne. De même, si on parle de gens qui vivent agréablement, la façon dont l’adverbe agréablement affecte le verbe vivre peut donner lieu à des variations de degré : très, assez, peu agréablement, ou plus, aussi, moins agréablement que d’autres personnes.

On comprend que les variations de degré n’atteignent pas les adjectifs qui marquent une relation (le voyage présidentiel, les maladies cardiaques, etc.), non plus que les adjectifs qui désignent une qualité non susceptible de variation : une femme ne peut pas normalement être dite très, plus ou moins enceinte. De même les adverbes ne sont pas tous aptes à recevoir une flexion en degré : on peut dire plus ou très souvent, mais non plus ou très toujours ; plus ou très respectueusement, mais non plus ou très respectivement.

La terminologie traditionnellement utilisée pour décrire les degrés de l’adjectif et de l’adverbe oppose au positif le comparatif et le superlatif, lui-même analysé en superlatif absolu et relatif. Ces termes, qui permettent de décrire efficacement les variations de l’adjectif et de l’adverbe latins, sont mal adaptés au fonctionnement de leurs équivalents français. On distinguera donc :

A. Les degrés d’intensité

Le degré est apprécié en lui-même, sans référence à un élément extérieur. Ainsi apprécié, le degré peut être faible, moyen ou élevé. Dans ces trois cas, ce sont des adverbes antéposés ou des préfixes qui indiquent le degré :

1. Intensité faible

a) l’adverbe peu, auquel s’ajoute une série d’adverbes en -ment (médiocrement, petitement, passablement, etc.) ;

b) préfixes : sous- : les pays sous-développés, une entreprise sous-équipée, etc. ; hypo- : un malade hypotendu, hypoémotif ; infra- : infralittéraire, infrasensible, etc.

Remarque. — Ces trois préfixes ont en outre une valeur de situation dans l’espace, qui ne doit pas être confondue avec leur valeur d’appréciation du degré : une inflammation sous-cutanée est située sous la peau, les rayons infrarouges sont, dans le spectre lumineux, au-dessous des rayons rouges, etc.

2. Intensité moyenne

L’adverbe assez, auquel s’ajoute une série d’adverbes en -ment (modérément, moyennement, etc.).

Presque marque l’idée spécifique que l’adjectif est tout près d’affecter le nom : un militaire presque intelligent ; avec un adverbe : il est revenu presque immédiatement. Quasi, archaïque et affecté, marque l’approximation, ainsi que son dérivé quasiment.

3. Intensité forte

Elle correspond au « superlatif absolu » des grammaires traditionnelles. Elle a pour marques :

a) Les adverbes très, fort et bien, distingués entre eux par des traits stylistiques : très est neutre, fort légèrement archaïsant et affecté (parfois aussi régional), bien laisse apparaître la subjectivité de l’appréciation ;

b) une importante série d’adverbes en -ment particulièrement sujets au renouvellement selon la mode de l’époque : furieusement, formidablement, intensément, débilement, etc. en règle générale, on évite de marquer le degré d’un adverbe en -ment à l’aide d’un autre adverbe en -ment ;

c) les préfixes : sur- (des élèves surdoués), super- (superfin, superfluide), archi- (archifaux, archisûr, etc.), extra- (extra-brut, extra-plat, etc.).

L’adverbe trop, ainsi que les préfixes hyper- (hypertoxique, hypercritique) et ultra- (ultra-sensible, ultra-réactionnaire, etc.) marquent l’intensité excessive.

Tout, adverbe au comportement morphologique spécifique marque, pour l’adjectif, que la qualité affecte l’ensemble du référent. D’où des phénomènes complexes de comptabilité et d’incompatibilité avec les adjectifs : une femme sera dite toute belle, mais non tout intelligente. Tout peut également porter sur un adverbe qui est d’ailleurs fréquemment un adjectif adverbialisé : tout beau ! tout court, tout récemment, et sur un adverbe de phrase : il travaille, tout simplement.

Si, susceptible d’être utilisé dans une exclamative (elle est si gentille !), annonce fréquemment une subordonnée en corrélation : il est si acharné qu’il réussira ; il travaille si mal qu’il échouera. Si, quelque et tout introduisent à l’aide de que des concessives fondées sur le degré de la qualité.

Tant porte en principe sur un verbe (il travaille tant !) ou tient lieu, avec de, de déterminant d’un syntagme nominal (tant de peine pour si peu de résultats !).

Remarques. — 1. Comme l’ont montré les exemples cités, les adverbes et, surtout, les préfixes d’intensité ne sont pas aptes à affecter indifféremment tous les adjectifs : peu grand n’est pas grammatical, ultra-doué, non attesté, est peu vraisemblable. On observe la constitution de microsystèmes complexes, qui spécialisent les préfixes pour certaines catégories, formelles et/ou sémantiques, d’adjectifs : hypo– et hyper-notamment dans le lexique médical, ultra- préférentiellement dans le vocabulaire politique, archi- fréquemment pour les adjectifs comportant un trait péjoratif : archibête, archigrotesque. Quant aux adverbes, ils sont difficilement compatibles avec les préfixes d’intensité

2. Le système des préfixes tend à gagner la classe du nom : du supercaburant, un ultra-réactionnaire, etc. D’où des phénomènes de nominalisation de préfixes, sous l’effet de l’abréviation : du super, un ultra.

3. Du système suffixal latin, le français n’a conservé, par l’intermédiaire d’un emprunt à l’italien, que les trois formes rarissime, richissime, grandissime, cette dernière spécialisée dans des emplois tels que le grandissime favori ou de grandissimes bouteilles. On entend parfois aussi gravissime. Et le suffixe -issime se rencontre encore dans les titres italiens du type sérénissime, révérendissime.

4. En dehors de ce système d’adverbes et de préfixes, on peut marquer l’intensité de l’adjectif par de nombreux procédés discursifs : la répétition (il n’est pas joli joli), un complément (bête à pleurer), une comparaison figée (fort comme un Turc), la litote (c’est un peu fort !). L’intensité forte donne lieu fréquemment à des exclamatives.

Enfin, le superlatif relatif (voir plus bas) dans une structure partitive prend fréquemment la valeur du superlatif absolu : il est des plus intelligents, avec ou sans la marque du pluriel selon qu’on insiste sur l’intégration au groupe ou sur le degré de la qualité. Cette tournure s’étend parfois à l’adverbe : ils vivent des plus agréablement.

B. Les degrés de comparaison

Le degré est apprécié de façon comparative. La comparaison, dans le cas de l’adjectif, affecte l’une des deux formes suivantes :

a) Dans la série :

1. Pierre est plus (moins, aussi) travailleur que Jacques ;

2. Pierre est plus (moins, aussi) travailleur que ses camarades ;

3. Pierre est plus (moins, aussi) travailleur que l’année dernière ;

4. Pierre est plus (moins, aussi) travailleur qu’intelligent,

le niveau de la qualité signifiée par travailleur telle qu’elle est appliquée à Pierre est apprécié par comparaison avec un élément de référence : la même qualité appliquée à un (exemple1) ou plusieurs (exemple 2) référents distincts de Pierre ; la même qualité appliquée au même référent, mais dans d’autres circonstances (exemple 3) ; une autre qualité affectée au même référent (exemple 4). Cette énumération — qui n’épuise pas toutes les possibilités — ne fait en aucun cas apparaître un jugement absolu sur le niveau de la qualité : quels que soient la phrase et l’adverbe, Pierre peut être très ou très peu travailleur. Ce premier type d’appréciation comparative de la qualité reçoit le nom traditionnel de comparatif.

b) dans Pierre est le plus (le moins) travailleur de la classe, Pierre, en tant que qualifié par travailleur, est isolé comme le premier (par le plus) ou le dernier (par le moins) parmi les éléments de l’ensemble (la classe) dont il fait partie. Le terme de la comparaison est donc ici la qualité travailleur affectée à chacun des éléments de l’ensemble. Ce second type d’appréciation comparative de la qualité reçoit le nom traditionnel de superlatif relatif, dont on voit le caractère trompeur : l’identité du terme superlatif pour le degré d’intensité décrit plus haut et pour le degré de comparaison ici étudié risque de les faire confondre. Certains grammairiens ont proposé le terme comparatif généralisé. On a toutefois conservé ici le terme traditionnel.

Des analyses analogues pourraient être menées à propos des degrés de comparaison de l’adverbe : Paul travaille plus (moins, aussi) efficacement que Jacques (l’an dernier, courageusement).

1. Le comparatif

Il affecte trois formes :

a) Comparatif de supériorité. La marque en est l’adverbe plus. Toutefois, le français contemporain conserve encore, pour les adjectifs, trois comparatifs synthétiques : meilleur, moindre et pire, qui sont concurrencés, de façon inégalement énergique, par les formes plus bon (inévitable dans les comparaisons du type il est plus bon qu’intelligent), plus petit et plus mauvais. Pis se substitue parfois à pire quand l’élément qualifié est désigné par un pronom neutre : c’est encore pis.

Parmi les adverbes, plus peut s’utiliser dans un syntagme verbal (il travaille plus que toi), constituer une phrase (toujours plus !) ou déterminer un syntagme nominal (il a plus d’argent que toi). Mieux est à bien ce que meilleur est à bon. Pis s’utilise comme comparatif de mal dans quelques expressions figées : de mal en pis, tant pis (antonyme de tant mieux).

b) Comparatif d’égalité. Il est marqué par l’adverbe aussi : il est aussi pauvre que Job ; il vit aussi mal que possible, toutefois, compte tenu de son complément, ce dernier exemple est interprété avec le sens « il vit très mal ». Si se substitue parfois à aussi, notamment dans les phrases interrogatives et négatives : il n’est pas si pauvre que ça ; il ne vit pas si mal qu’il le dit.

Autant fonctionne dans un syntagme verbal (Jean travaille autant que Pierre) et peut, avec de, constituer un déterminant : il n’a pas autant d’argent que Pierre. Postposé à un adjectif, il se substitue à aussi : il est travailleur autant qu’intelligent. Enfin, autant est concurrencé par tant dans les mêmes conditions que aussi par si : travaille-t-il tant que ça ?

c) Comparatif d’infériorité. Il a pour marque l’adverbe moins, qui s’utilise indifféremment avec un adjectif ou un autre adverbe (moins beau, moins souvent), dans un syntagme verbal (on dort moins en été qu’en hiver) et comme élément de détermination d’un syntagme nominal : les Français ont moins d’enfants que les Canadiens.

2. Le superlatif relatif

Il ne comporte évidemment que l’inégalité, sous la forme de la supériorité ou de l’infériorité : remarquer l’égalité, sous le chef de telle ou telle qualité, de tous les éléments d’un ensemble, ne peut avoir pour effet d’en isoler un. D’où l’agrammaticalité de Pierre est l’aussi paresseux de la classe.

Le superlatif relatif est constitué par l’adjectif au comparatif de supériorité ou d’infériorité affecté par l’article défini ou le déterminant possessif, parfois par l’élément de à valeur partitive : le plus beau livre ; mon meilleur ouvrage ; c’est ce que j’ai lu de moins décevant sur la question. Quand l’adjectif est postposé à l’élément qualifié, l’article défini est répété, même quand c’est le possessif qui détermine le nom : ainsi dans les formules de fin de lettres : nos sentiments les plus distingués.

Remarque. — Le problème de l’accord de l’article défini est, en principe, réglé de la façon suivante : l’article reste au masculin singulier quand on compare entre eux les différents niveaux possibles d’une même qualité attachée à un nom ; il s’accorde en genre et en nombre quand on compare des qualités attachées à des objets différents. Ainsi s’explique l’opposition entre c’est en hiver que la pratique de l’alpinisme est le plus exaltante (on compare le niveau atteint par la qualité en hiver aux niveaux qu’elle atteint dans d’autres circonstances) et la pratique de l’alpinisme est la plus exaltante des activités sportives (on compare la qualité selon qu’elle affecte la pratique de l’alpinisme ou d’autres activités). Mais la règle est de maniement délicat, et il n’est pas rare de trouver l’accord dans tous les cas : la phrase c’est en hiver que la pratique de l’alpinisme est la plus exaltante n’est pas agrammaticale.

L’adverbe peut également comporter le superlatif relatif : il m’a reçu le plus aimablement du monde ; il travaille le moins souvent possible.

Article précédentDÉGLUTINATION
Article suivantDÉICTIQUE / DÉIXIS