Une complétive est un type de subordonnée introduite par un segment qui ne marque que la mise en relation de deux propositions : la conjonction de subordination que (je pense que tu partiras) ou les locutions à ce que et de ce que (je m’attends à ce qu’il revienne ; je m’étonne de ce qu’il parte), ou quelquefois en ce que (le problème consiste en ce qu’il ne peut partir) ou sur ce que (je compte sur ce qu’il ne partira pas). Elle peut occuper, dans une phrase complexe, la plupart des fonctions non circonstancielles assumées par le nom dans une phrase simple. On l’appelle aussi conjonctive dans une perspective formelle (en référence au terme qui l’introduit), et substantive dans un classement « morphologique » (par analogie avec les fonctions du substantif ou nom dans une phrase simple).

1. Fonctions des complétives

La fonction la plus couramment remplie par la complétive est celle de complément d’objet, au point que c’est parfois la seule retenue, comme tend d’ailleurs à le suggérer le terme même de « complétive ». Elle peut suivre, de façon directe ou non, les verbes déclaratifs (dire, raconter, demander …d’où sa fréquence dans le discours indirect), des verbes de sentiment (craindre, aimer …), de volonté (souhaiter, vouloir, exiger, …), mais aussi d’autres difficilement classables dans cette terminologie sémantique (apprendre, trouver, convenir …). De cette fonction objet peut être rapprochée celle de complément déterminatif d’un nom : le nom qui introduit ce type de complément déterminatif d’un nom : le nom qui introduit ce type de complétive est une nominalisation du verbe correspondant (l’annonce que, la pansée que, le désir que …). Les verbes impersonnels et les présentatifs sont parfois considérés comme introduisant une complétive : il faut qu’il travaille ; voilà qu’il revient.

Les verbes pouvant être suivis d’une complétive constituent une classe de quelques centaines de membres, que l’on peut augmenter d’emplois métaphoriques (le chat me miaula qu’il avait faim ; il me cligna qu’il était d’accord …). Ces verbes imposent pour la plupart à leur sujet une contrainte très restrictive, celle d’avoir le trait [+ humain] (annoncer, accepter, demander, menacer, ignorer, jurer, croire, penser, juger, souhaiter …), cette caractéristique pouvant s’étendre à un collectif d’humains (le jury, la météo annonce que …). Cette contrainte est d’ailleurs tellement importante qu’elle peut suffire à faire le partage entre deux sens d’un même verbe (ou deux verbes homonymes) : promettre a un sens où le sujet pourvu du trait [+ humain] peut être suivi d’une complétive (Pierre promet qu’il partira), et un autre sens où le sujet [– humain] ne le peut pas (la saison promet qu’elle sera belle, mais la saison promet d’être belle).

Par ailleurs, une complétive peut également être sujet, dans des tours généralement sentis comme lourds (qu’il soit parti ne t’oblige pas à l’oublier), légèrement améliorés quand ils sont soulignés par le fait que (le fait qu’il soit parti …) ; elle peut aussi être attribut (le malheur est que je le sais) ; complément d’un adjectif (fier qu’il ait réussi, surpris qu’il sache …), d’un nom ou d’un pronom (le moment est venu que je te dise tout ; je le sais, que tu vas partir).

2. Mode du verbe dans la complétive

Une complétive peut être à l’indicatif ou au subjonctif. La grammaire traditionnelle a tenté d’y reconnaître une distinction sémantique : l’indicateur affirmerait l’existence d’un fait (je sais que la terre tourne), et le subjonctif exprimerait l’incertitude ou la potentialité après les verbes de volonté, ; de souhait et de doute (je souhaite que tu partes, je doute que tu le saches).

Ceci n’est pas faux, mais insuffisant pour comprendre toutes les potentialités de fonctionnement. Il faut en effet aussi tenir compte de l’existence de contraintes syntaxiques. Un certain nombre de verbes normalement suivis d’une complétives à l’indicatif peuvent, lorsqu’ils ont une forme négative ou interrogative, déclencher le subjonctif en subordonnée (je prétends que tu le sais/je ne prétends pas que tu le saches ; prétends-tu que je le sache ? — le subjonctif permettant d’ailleurs ici une nuance de sens avec je ne prétends pas que tu le sais et prétends-tu que je le sais ? qui ne sont nullement impossibles). Certains verbes, d’ailleurs, permettent l’opposition entre indicatif et subjonctif, même à la forme affirmative (j’admets que tu fais bien la cuisine ; j’admets que tu fasses des sottises, mais …). Il ne semble guère possible, sur ce terrain, de proposer une règle systématique.

3. Différence entre complétive et relative

On a souvent souligné la ressemblance formelle entre la complétive et la relative (la complétive étant introduite par que et la relative par qu-i ou qu-e pour les formes les plus fréquentes). Quant à leur différence, il ne suffit pas de les opposer en disant que le complétive suit un verbe et la relative un nom, puisque la complétive peut aussi suivre un nom. Le mode a alors souvent la fonction de souligner la différence (il accepte la condition que vous lui imposez, où l’indicatif indique la relative ; il accepte la condition que vous partiez, où le subjonctif indique la complétive). Cependant, quand la complétive est à l’indicatif, l’ambiguïté peut être parfaite (j’ai la preuve qu’il attend depuis longtemps). La différence ne réside que dans le statut du que, simple marque de relation dans le cas de la complétive (sans fonction dans la subordonnée), et cumul dans la relative d’une marque de subordination et d’une indication fonctionnelle. Seul le deuxième cas accepte la paraphrase il attend la (une, cette) preuve.

4. Rapport entre l’introduction d’un nom et l’introduction d’une complétive.

Là où la langue classique utilisait presque exclusivement l’introducteur que, la langue moderne tend à aligner la complétive sur les compléments nominaux.

Le schéma le plus général obéit à une correspondance entre les deux catégories :

— à un complément nominal direct correspond une complétive en que (je déplore son départ/je déplore qu’il parte) ;
— à un complément nominal introduit par la préposition à correspond une complétive en à ce que (je tiens à son départ/je tiens à ce qu’il parte) ;
— à un complément nominal introduit par la préposition de correspond une complétive en de ce que (je me plains de son départ/je me plains de ce qu’il parte).

Cependant, les exceptions ne sont pas rares : je me souviens de mon père, mais je me souviens qu’il m’attend ; je compte sur Pierre, mais je compte qu’il partira …

La forme de la pronominalisation possible pour la complétive montre que c’est la forme nominale qu’il faut prendre comme base : quelle que soit la forme de la complétive , le pronom est le si le complément nominal est direct, y si le complément nominal est introduit par à, et en si le complément nominal est introduit par de. Ainsi : je me souviens de ses paroles/je me souviens qu’il a dit cela/je m’en souviens,en pronominalise aussi bien le nom que la complétive. Il est à noter que l’évolution actuelle, généralisant les tours complétifs en à ce que et de ce que (généralement en alternance avec la forme directe), permet de rétablir le parallèle : je m’étonne de son départ/je m’étonne qu’il parte/ je m’étonne de ce qu’il parte, la pronominalisation étant je m’en étonne. On peut noter toutefois une légère différence de sens entre les deux complétives.

5. Rapport entre complétive et infinitive

L’existence d’une relation entre forme complétive et forme infinitive a toujours été relevée par les grammairiens. Mais la grammaire traditionnelle ne reconnaît comme proposition infinitive que les cas où le sujet de l’indicatif est présent : j’écoute les oiseaux chanter.

La grammaire générative, quant à elle, propose de faire un usage plus large de la notion de proposition infinitive. Elle étend la notion de proposition infinitive aux cas où le sujet implicite du verbe à l’infinitif est coréférentiel à un segment nominal antérieur, la plupart du temps sujet du verbe principal : je pense que tu viendras/je pense que je viendrai/je pense venir, où le passage à l’infinitive est facultatif, puisque la forme avec sujets coréférentiels (je pense que je viendrai) est possible ; je veux que tu viennes/ je veux que je vienne/je veux venir, où le passage à l’infinitive est obligatoire, puisque la forme avec sujets coréférentiels est agrammaticale. Pour les verbes suivis d’un complément, le sujet que l’on postule pour l’infinitif peut également être l’objet de la principale, rendant la phrase ambiguë aussi bien à la forme complétive qu’à la forme infinitive : Pierre propose à Jacques qu’il vienne, où il peut représenter soit Pierre, soit Jacques, soit un tiers ; Pierre propose à Jacques d’écrire un livre, où le sujet que l’on reconstruit pour l’infinitif peut être aussi bien Pierre que Jacques, ou d’ailleurs les deux, si les conditions extralinguistiques le permettent.

On peut alors, sur la base de leur comportement devant complétive et infinitive, proposer un classement des verbes introducteurs de propositions, sans qu’il soit cependant possible d’effectuer une systématisation sémantique. On distinguera les verbes qui ne peuvent être suivis que d’une complétive (insinuer, observer, annoncer…), ceux pour lesquels complétive et infinitive sont possibles, l’infinitive étant facultative quand il y a coréférence (croire, jurer, nier, oublier…), et ceux pour lesquels complétive et infinitive sont possibles, l’infinitive étant obligatoire quand il y a coréférence (aimer, s’étonner, souhaiter, accepter…). Les verbes qui ne prennent que l’infinitif, bien qu’ils puissent formellement être rapprochés de ces cas, représentent un autre phénomène dans la mesure où la complétive est toujours impossible (pouvoir, commencer à, courir…). Les complétives et les infinitives constituent néanmoins des structures assez souples qui modifient facilement leurs propriétés : un verbe comme insinuer ne peut en principe être suivi que de la complétive, mais on constate que l’on peut construire l’infinitive sans difficultés (il insinua avoir été trompé, ne pas aimer les femmes, être surpris par une telle demande, modification facilitée par un temps passé, une négation ou un passif).

Un certain nombre de verbes échappent à ce classement (faire, dire, empêcher, comprendre, consister…) parce qu’ils entrent dans des structures ambiguës ou ont des propriétés plus complexes ; néanmoins il s’applique à une très grande partie des verbes introducteurs des complétives.

L’interrogation indirecte, fréquemment comparée à la complétive, avec laquelle elle a des propriétés communes, sera néanmoins traitée à part, avec l’interrogation.

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