Soit le nom fille. Il est invariablement porteur de la catégorie morphologique du genre féminin. Dans le discours, il est nécessairement affecté par l’un des deux nombres, le singulier ou le pluriel, choisi selon les besoins momentanés de l’énonciation. Quand on emploie ce nom dans un énoncé, on constate que les deux catégories morphologiques dont il est porteur sont transférées sur d’autres éléments, non seulement dans le syntagme qu’il constitue et dans la phrase dont il est le sujet, mais éventuellement dans d’autres phrases. Ainsi, dans toutes ces petites filles dansent agréablement : elles sont fortement applaudies, le féminin et le pluriel affectent, dans le syntagme, les éléments toutes, ces (malgré l’homonymie, au pluriel, de la forme de masculin) et petites ; elles et applaudies dans la seconde phrase. Le pluriel seul apparaît sur les éléments dansent (dans la première phrase) et sont (dans la seconde). Ce phénomène de transfert à distance des catégories morphologiques d’une classe — celle du nom et, dans des conditions partiellement différentes, celle du pronom nominal — sur d’autres classes (le déterminant, l’adjectif, le pronom représentant, le verbe), reçoit le nom traditionnel d’accord.

Le phénomène linguistique de l’accord intervient en français de façon moyennement extensive : plus qu’en allemand (où l’adjectif ne s’accorde que lorsqu’il est épithète) et en anglais (où l’article et l’adjectif, invariables, sont nécessairement inaptes à s’accorder) ; mais moins que dans d’autres langues, par exemple le bantou, où tous les éléments de la phrase répètent certaines marques du sujet.

L’accord a pour effet de faciliter certains repérages sémantico-syntaxiques : des travaux de grammaire allemands ne sont pas forcément des travaux de grammaire allemande. Dans l’image ne convient pas au texte : il/elle est trop vulgaire, seul l’accord en genre du personnel de 3e personne permet de repérer celui des deux noms qu’il représente.

Remarque terminologique. — L’analyse qui a été donnée plus haut montre que le genre et le nombre n’affectent pas de la même façon les diverses classes grammaticales : le nom en est porteur de façon inhérente (pour le genre) ou sous l’effet d’un choix lié aux besoins spécifiques de l’énonciation (pour le nombre).  Les autres classes en sont affectées de façon indirecte, par référence à un syntagme nominal. C’est pourquoi il convient d’utiliser avec précaution les expressions telles que verbe au pluriel (et plus encore verbe pluriel), en notant que leur pertinence n’atteint que le plan du signifiant : le procès signifié par le verbe n’est évidemment pas modifié par son accord au pluriel. On sait d’ailleurs que certaines langues connaissent un authentique pluriel verbal, marquant la répétition du procès. Le fréquentatif, représenté de façon sporadique en français (criailler), en donne une idée approchée. Quant à l’expression phrase au pluriel, il convient de lui donner le sens limitatif de « phrase dont le syntagme nominal sujet est au pluriel ».

On étudiera l’accord successivement dans le syntagme nominal, dans la phrase, enfin au-delà des limites de la phrase.

A. L’accord dans le syntagme nominal

1. Le déterminant porte les marques de genre et de nombre du nom qu’il détermine :

le tableau, la table, les meubles, etc. cependant ce phénomène d’accord peut être partiellement occulté par les faits de neutralisation qu’on observe dans la morphologie de plusieurs déterminants.

Remarque. —  On entend parfois l’expression les un franc, extension contestable du déterminant au pluriel devant un syntagme au singulier. Il vaut mieux dire le franc.

2. Accord de l’adjectif épithète

La règle générale est que l’adjectif épithète porte les marques de genre et de nombre du nom auquel « il se rapporte », c’est-à-dire dans le syntagme duquel il apparaît : un escalier dangereux, des échelles périlleuses.

Remarques. — 1. Dans les mots composés tels que nu-tête, nu-pieds, demi-heure, demi-douzaine, demi-dieux, semi-voyelle, etc., l’adjectif ne s’accorde pas. Mais il s’accorde normalement quand, perdant le statut d’élément de composition, il apparaît après le nom : jambes nues, une heure et demie (mais, pour une évidente raison sémantique, deux heures et demie, avec l’accord en genre et non en nombre). Pour midi et demi, minuit et demi, on trouve aussi les orthographes midi et demie, minuit et demie.
2. L’adjectif archaïsant feu s’accorde normalement quand il apparaît entre l’article et le nom : la feue reine. Mais il présente en outre la particularité insolite de pouvoir apparaître devant l’article. Dans ce cas il ne s’accorde pas : feu la reine.
3. Plein et sauf fonctionnent comme des prépositions — et de ce fait restent invariables — dans les constructions du type plein les proches, sauf les femmes.
4. Il en va de même pour les participes passés tels que attendu, compris, excepté, passé, supposé, vu : excepté les flammes. On hésite parfois pour l’orthographe de étant donné : étant donné(e ?) la situation.
5. Ci-joint, ci-annexé, ci-inclus, fréquents dans la correspondance administrative, donnent lieu à des règles complexes :
— précédant le syntagme nominal, ils ne s’accordent pas : ci-joint une copie de ma lettre ;
—  cependant, ils s’accordent s’ils peuvent être considérés comme attributs du syntagme nominal : vous trouverez ci-jointe une copie de ma lettre. La non-détermination du nom interdit l’accord : vous trouverez ci-joint copie de ma lettre ;
— placés après le nom, ils s’accordent : la lettre ci-jointe.
6. Les adjectifs de couleurs s’accordent selon la règle générale, sauf dans les deux cas suivants :
—  quand l’adjectif est lui-même complété par un autre adjectif ou par un nom, l’ensemble reste invariable : des cheveux rouge brique, des tuniques bleu horizon, etc.
— les adjectifs de couleurs issus de noms par dérivation impropre restent en principe invariables : des étoffes marron, des écharpes citron, etc. Cependant les adjectifs de ce type terminés par -e présentent une tendance à s’accorder : pour orange, on observe les deux usages (des chaises orange ou oranges). Pour écarlate, mauve, pourpre, rose, l’accord se fait constamment : indice de l’adjectivation complète de ces mots.
7. Les adjectifs composés constitués de deux adjectifs accordent leurs deux éléments : les enfants sourds-muets, les députés chrétiens-démocrates. On observe quelques exceptions (grand-ducale, franc-comtoises, etc). Mais quand le premier adjectif a par rapport au second la fonction d’un adverbe, il ne s’accorde pas : une notoriété nouveau-née, une petite mignonne court-vêtue, etc. toutefois, conformément à un usage ancien, certains adjectifs de ce type s’accordent : des fenêtres grandes ouvertes, des roses fraîches écloses, etc.

Quand l’épithète « se rapporte » simultanément à plusieurs noms, elle prend nécessairement la forme du pluriel. Quand les noms sont de même genre, l’adjectif prend ce genre. Quand ils sont de genre différent, il prend nécessairement la forme du masculin, qui fonctionne ici comme cas non marqué : une échelle et un escalier presque verticaux. On évite toutefois de faire apparaître l’adjectif sous la forme masculine à proximité immédiate d’un nom féminin.

Remarques. — 1. Comme, ainsi que, etc., fonctionnent fréquemment de la même façon qu’une conjonction de coordination. On observe alors la règle de l’accord simultané avec les deux noms : il a acheté une auto ainsi qu’un camion accidentés.
2. La coordination des noms par ou pose un problème spécifique. Quand ou est nettement exclusif, l’accord se fait avec le dernier nom : achète-moi une valise ou un sac facile à porter. Mais l’accord peut se faire selon la règle générale quand la qualification affecte visiblement les deux noms : on ne trouve pas n’importe où une valise ou un sac faciles à porter. Pour ni, on observe l’alternance du singulier et du pluriel : je ne veux ni valise, ni sac difficile(s) à porter.
3. On a parfois l’occasion d’appliquer séparément des adjectifs différents (surtout relationnels) aux référents multiples désignés par un nom au pluriel : les constitutions suédoise, danoise et norvégienne. Les adjectifs restent au singulier. On observe même parfois des accords apparemment insolites du type Bergers champenois et champenoise, en légende d’une photo représentant une bergère et un berger champenois.
Apparemment vétilleuses, ces remarques ont toutefois l’intérêt de faire apparaître clairement le mécanisme du phénomène linguistique de l’accord. On constate par exemple que lorsqu’il y a disjonction entre le nombre grammatical du nom et la quantification du référent visé par l’adjectif, l’accord se fait directement avec le référent : c’est parce que je ne demande qu’un objet (valise ou sac) que je fais l’accord au singulier ; c’est parce qu’il n’y a qu’une constitution danoise que l’adjectif refuse le pluriel du syntagme les constitutions.

3. Cas particulier de l’accord avec le pronom

L’accord dans le syntagme du pronom pose des problèmes spécifiques :

a) en règle générale, les pronoms ne comportent pas de déterminant. Seuls les possessifs (le mien) et l’indéfini l’un sont pourvus de l’article défini, qui s’accorde dans les conditions normales : les tiennes, les unes et les autres (on sait que autre n’est pas un pronom, mais un adjectif nominalisé).

b) les pronoms sont normalement inaptes à recevoir une épithète : les syntagmes du type ceux capables de travailler, condamnés par les puristes, font d’ailleurs apparaître l’accord dans les conditions régulières.

Toutefois, il est possible de qualifier un pronom à l’intérieur de son syntagme. Il faut alors faire précéder l’adjectif de la préposition de. On observe dans ce cas les phénomènes suivants :

— quand le pronom est représentant, il tient lieu de relais entre le nom qu’il représente et l’adjectif : parmi ces élèves, il y en a plusieurs d’intelligents (sur le problème spécifique de l’accord du pronom avec le nom, (voir plus bas).
— quand le pronom est nominal, on distingue deux cas :
Celui des animés : l’accord se fait au masculin singulier : quelqu’un d’intelligent peut indifféremment être un homme ou une femme.
Celui des non-animés : le masculin singulier de l’adjectif introduit par de a alors la valeur d’un neutre : rien d’intéressant, quelque chose de beau.

B. L’accord dans la phrase

1. Accord de l’attribut

On distingue les cas de l’adjectif attribut et du nom attribut.

a) pour l’adjectif, les phénomènes d’accord sont pour l’essentiel identiques à ceux qu’on observe pour l’épithète. Les faits spécifiques sont les suivants :
— en l’absence de syntagme nominal, l’accord se fait en prenant en considération le référent visé : sois belle et tais-toi ; être ambitieuse est une qualité.

Remarque. — Dans ce cas, la marque du genre est interprétée comme marque du sexe. On retrouve, à l’égard de la répartition sexuelle, le type de fonctionnement de l’accord qui a été observé, plus haut, à l’égard de la quantification : la catégorie qu’on confère à l’adjectif vise directement un aspect du référent.

— avec nous, vous et on, l’accord se fait selon les caractères (quantitatifs et sexuels) du référent : une femme qui compose un livre écrira nous sommes convaincue de l’efficacité de notre méthode, en faisant l’accord au féminin/singulier. Inversement, on peut employer le pluriel, au masculin et éventuellement au féminin, lorsque le pronom on vise plusieurs individus : on est très fâchés ; on était bien contentes.
— l’expression avoir l’air fonctionne parfois comme équivalent du verbe attributif paraître : l’adjectif attribut s’accorde alors avec le sujet : elle avait l’air intelligente. Mais il arrive aussi que le nom l’air conserve son autonomie, et impose à l’adjectif le masculin singulier : c’est une femme qui a l’air ambitieux.
(Les deux accords sont tolérés par l’arrêté du 28-12-1976.)

Remarque. — Dans tous les cas d’accord de l’adjectif — épithète ou attribut — , les variations morphologiques de l’adjectif obéissent aux règles énumérées dans les tableaux I et II de l’article ADJECTIF ; les formes de masculin et de féminin, de singulier et de pluriel sont souvent identiques, notamment à l’oral : fragile, indistinctement masculin et féminin, ne se distingue de fragiles, pluriel commun aux deux genres, que dans l’écriture. À l’oral, il n’y a que la forme [fʁaʒil] pour les quatre termes des deux catégories. Mais cette non-manifestation de l’accord ne doit pas faire penser que l’accord ne se fait pas : le choix d’un autre adjectif le ferait apparaître.

b) pour le nom attribut, on distingue selon que le nom est ou non déterminé :
— quand il n’est pas déterminé, il se comporte en règle générale à la manière d’un adjectif : elles sont actrices (mais : elles sont médecins, elles sont médecines étant exclu).
— quand il est déterminé, on rencontre la situation décrite à ATTRIBUT.

2. Accord du verbe avec le syntagme nominal sujet

Les formes personnelles du verbe (formes simples ou auxiliaires des formes composées ; sur le participe de ces formes, voir plus bas) s’accordent en personne et en nombre avec le syntagme nominal sujet. La première et la deuxième personnes n’apparaissent que lorsque le sujet est un pronom personnel tel que je, tu, nous ou vous. Dans tous les autres cas (nom déterminé, nom propre, pronom autre que les personnels de 1er et de 2e personne) on emploie la 3e personne : je travaille ; vous rêvez ; Paul éternue ; les étudiants manifestent.

Pour déterminer l’accord en personne, la 1re personne prévaut sur les deux autres, la 2e sur la 3e : toi et moi (nous) écrivons ; Jacques et toi (vous) réussirez.

La pluralité des sujets, leur éventuelle coordination par comme, ainsi que ou par ou déterminent des phénomènes d’accord en nombre du verbe analogues à ceux de l’adjectif (l’accord en genre étant évidemment exclu) : Paul et virginie travaillent ; l’alcoolisme comme le tabagisme sont des fléaux sociaux ; une valise ou un sac faciles à porter ne se trouvent pas partout. (Dans ces deux derniers cas, l’arrêté du 28-12-1976 tolère l’accord à l’un ou l’autre nombre).

Les expressions quantitatives du type assez de, beaucoup de, la plupart de, peu de, etc., suivies d’un nom au pluriel déterminent l’accord au pluriel : beaucoup de gens l’ignorent. On conserve le pluriel même quand le nom est effacé : beaucoup l’ignorent (nouvel exemple d’accord « selon le sens », c’est-à-dire d’après le référent).

Les noms collectifs au singulier (foule, multitude, masse, etc.) suivis d’un complément au pluriel déterminent, au choix (arrêté du 28-12-1976), l’accord au singulier ou au pluriel : une foule considérable de spectateurs envahit (ou : -irent) le terrain.

Enfin, un cas intéressant s’observe quand plusieurs sujets sont visiblement coréférentiels, soit en vertu du contexte (l’auteur et l’éditeur de ce livre est un seul et même homme), soit en raison de leur proximité sémantique : la joie et l’allégresse s’empara des esprits. Dans le second cas, l’arrêté du 28-12-1976 tolère le pluriel (le singulier était, traditionnellement, seul possible). Dans le premier, le singulier est seul possible mais l’usage tend à supprimer le déterminant devant le second nom : l’auteur et éditeur

3. Accord du verbe être avec l’attribut

Quand le verbe être a pour sujet ce (ou, de façon légèrement archaïsante, ceci ou cela) et se construit avec un attribut au pluriel (ou plusieurs attributs coordonnés), il peut, surtout dans l’usage écrit surveillé, prendre la marque du pluriel : ce sont de braves gens ; tout ceci sont des vérités (arch.) ; ce sont un ministre, un général et un vidangeur. Seul le singulier est possible avec c’est nous, c’est vous (mais c’est eux/ce sont eux). L’accord au pluriel peut même atteindre un modalisateur du verbe être : ce peuvent (doivent) être les enfants qui rentrent. Enfin, la langue littéraire classique connaissait un emploi plus étendu de l’accord du verbe être avec l’attribut, après un sujet autre que ce, ceci ou cela : la nourriture de l’écureuil sont des fruits et des noisettes.

Remarque. — Ce problème de l’accord du verbe être avec l’attribut interfère avec celui de l’accord du pronom (voir plus bas) et avec celui des présentatifs. Il a d’autre part donné lieu à de vastes débats sur l’identification du sujet dans de telles constructions : certains grammairiens ont été tentés de repérer le sujet dans le terme, même postposé, qui détermine l’accord.

4. Accord du participe passé

Morceau de bravoure de toute grammaire française, ce problème se caractérise par l’importance des phénomènes orthographiques. Importance assez nettement amoindrie depuis l’arrêté du 28-12-1976, qui introduit des tolérances sur les points les plus vétilleux quand l’orthographe est seule en cause. Les faits se décrivent de la façon suivante :

a) Le participe est épithète. Il s’accorde avec le nom selon des règles énoncées pour l’adjectif : des rivières asséchées ; les locataires expulsés ; ma jeunesse partie.
b) Il suffit d’introduire le verbe être entre le nom et le participe de ces syntagmes pour faire apparaître un participe passé attribut qui suit, pour l’accord, les règles énoncées pour l’adjectif : des rivières sont asséchées ; les locataires sont expulsés ; ma jeunesse est partie.

On constate alors que les phrases ainsi obtenues peuvent être décrites de deux façons différentes : on peut y avoir des phrases attributives canoniques dont la seule particularité est d’avoir pour adjectif un participe passé ; mais on peut également les décrire comme comportant une forme verbale composée, constituée à l’aide de l’auxiliaire être et d’un verbe « auxilié » au participe passé. Encore faut-il les répartir en deux classes :

— les deux premières sont aptes à recevoir un complément prépositionnel spécifique : des rivières sont asséchées par la chaleur persistante ; les locataires sont expulsés par le propriétaire. Il s’agir de phrases passives, dont le complément en par devient le sujet si on les transforme en phrases actives : la chaleur persistante assèche des rivières, etc.
— la troisième phrase est inapte à recevoir un complément de ce type. Si je dis ma jeunesse est partie par la fenêtre, le complément ne peut pas se transformer en sujet. Il s’agit d’une phrase à verbe intransitif, dont les formes temporelles composées sont constituées à l’aide de l’auxiliaire être.

Quoi qu’il en soit de leurs différences, les phrases de ces deux types se comportent à l’égard de l’accord de façon identique et exactement conforme aux règles générales d’accord de l’adjectif.

c) il n’en va pas de même pour les formes verbales composées à l’aide de l’auxiliaire avoir. En effet, leur participe passé ne s’accorde jamais avec le syntagme nominal sujet. Il reste invarié (c’est-à-dire au masculin singulier) quand la phrase ne comporte pas de complément d’objet direct ou en comporte un après le verbe : ils ont bien travaillé ; nous avons écrit des romans ; elle a demeuré rue Lepic (comparer à : elle est demeurée à la maison : le changement d’auxiliaire entraîne une différence d’accord, malgré la faible apparaisse avant le verbe pour que le participe passé s’accorde en genre et en nombre avec lui. Cette situation se rencontre dans trois types de phrases :

— les interrogatives où le complément d’objet, visé par l’interrogation, est antéposé : quels romans avez-vous écrits ?
— les phrases où l’objet est un pronom personnel : je publie mes nouvelles dès que je les ai écrites.
— les phrases où l’objet est un pronom relatif : je ne suis pas content des nouvelles que j’ai écrites.
Cette règle a un caractère doublement insolite, et par l’accord avec le complément d’objet, et par la variation déterminée par la place de ce complément. Il est toutefois possible de l’expliquer par une double considération :
— quand il est postposé, le participe apparaît dans une structure comparable à celle de l’attribut du complément d’objet : les livres que j’ai écrits est formellement l’analogue de la jambe que j’ai malade, lui-même identique à la jambe que j’ai cassée, phrase ambiguë qui peut être interprétée soit comme j’ai la jambe cassée (attribut du complément d’objet) soit comme j’ai cassé la jambe (verbe composé).
— quand le complément d’objet apparaît après le participe, la ressemblance formelle avec la structure attributive disparaît. En outre, le locuteur peut ne pas être définitivement fixé sur le nom qu’il va utiliser, ni, par suite, sur son genre et son nombre.

Remarque. — Introduite au début du XVIᵉ siècle, sous l’influence de François Ier  qui demanda à Clément Marot de la formuler sous forme d’Épître (1538), la règle — qui, on vient de le voir, n’est pas totalement artificielle — a été vaille que vaille appliquée depuis lors. Elle a toutefois donné lieu de la part des grammairiens à d’interminable débats, en tous sens. En 1900, un arrêté autorisa l’invariabilité de tout participe passé conjugué avec avoir. Mais il fut immédiatement rapporté et remplacé par l’arrêté, beaucoup moins hardi, du 26-02-1901 (voir plus bas). L’arrêté du 28-12-1976 laisse subsister la règle générale, tout en introduisant les tolérances de détail qui seront signalées plus bas. L’usage contemporain écrit respecte la règle, dont l’apprentissage pose beaucoup de difficultés. Dans l’usage oral, les participes qui marquent l’opposition des genres sont peu nombreux, mais relativement fréquents (faire, prendre, apprendre, comprendre, écrire, plaindre, etc.). On observe une nette tendance à laisser à ces participes la forme du masculin. Quant à l’opposition de nombre, elle n’est jamais apparente à l’oral, sauf dans de très rares cas de liaison : les faux-pas que j’ai faits en marchant ([fɛtsɑ̃maʁʃɑ̃]).

d) L’accord du participe passé dans les formes composées des verbes pronominaux

les participes des verbes pronominaux, toujours employés avec l’auxiliaire être, s’accordent avec le sujet : elles se sont levées ; il se sont évanouis. Toutefois, quand le pronom réfléchi est clairement interprétable comme « datif » (complément d’attribution), l’accord obéit aux règles formulées pour l’auxiliaire avoir : les deux femmes se sont succédé (l’une a succédé à l’autre ; mais : elles se sont remplacées, car l’une a remplacé l’autre) ; les mots qu’elles se sont dits (l’accord se fait avec les mots, c.o.d. et non avec se, datif). Se plaire à et se rire de, où se est tenu pour un datif, ne déterminent jamais l’accord de leur participe. Se rappeler dans le sens de « se souvenir » fait accorder le sien exclusivement avec son éventuel complément d’objet direct (l’objet du souvenir) : elles se sont plu à travailler ; les événements qu’elles se sont rappelés (mais : elles se sont rappelées à votre souvenir).

e) Cas particuliers

— les verbes impersonnels. Leur participe passé reste toujours invariable, bien que leur complément présente des aspects communs avec le c.o.d. : la pluie qu’il est tombé, les soins qu’il nous a fallu.
— participe après le neutre, en et combien c.o.d. N’étant affectés ni par le genre ni par le nombre, ces pronoms laissent en principe le participe invarié : la crise est plus profonde qu’on ne l’a pensé (où l’, résultat de l’élision de le, représente la proposition « la crise est profonde ») ; des livres, j’en ai lu ! combien de livres ai-je lu ? Cependant, quand il arrive, comme dans les deux exemples cités, que en et combien visent un référent multiple, le locuteur peut tenir compte de ce référent : il fait alors l’accord en nombre, et indissolublement, en genre : des plaquettes de poésie, j’en ai lues à foison. Et toi, combien en as-tu lues ? L’arrêté du 28-12-1976 autorise explicitement cet accord dans le cas de en.
— compléments circonstanciels directs (type coûter). On sait que ces compléments présentent des traits communs avec le c.o.d. Ils s’en distinguent cependant par l’impossibilité de la transformation passive. La règle traditionnelle les disjoint des c.o.d. : ils ne font pas apparaître l’accord : les cent francs que ce livre m’a coûté ; les cent kilos que la bête a pesé. Mais la confusion avec les emplois authentiquement transitifs de certains de ces verbes (les cent grammes de gruyère que la crémière m’a pesés) est si facile que l’arrêté du 28-12-1976 autorise l’accord dans tous les cas.
— accord du participe passé suivi d’un infinitif. Le problème ne se pose réellement que pour un petit nombre de verbes de sensation (voir, entendre, écouter, etc.) et de direction (envoyer, mener, etc.). La règle traditionnelle oppose :
les violonistes que j’ai entendus jouer, où que, représentant les violonistes, est complément de la forme composée avec le participe : l’accord se fait.
les airs que j’ai entendu jouer,que, représentant les airs, est complément de l’infinitif jouer : l’accord ne se fait pas.

Malgré quelques techniques auxiliaires — la plus efficace consistant à remplacer le relatif par son antécédent et à observer l’ordre des termes de la phrase obtenue : … les violonistes jouer/jouer les airs — le critère est de maniement délicat. L’arrêté du 28-12-1976 (modifiant celui du 26-02-1904 qui ne tolérait que l’invariabilité) tolère que l’accord se fasse ou ne se fasse pas dans l’un et l’autre cas.

Remarque. — Avec les autres verbes introduisant une infinitive, le critère était douteux — grammairiens et écrivains ont toujours hésité sur les phrases du type les petites filles que j’ai laissé(es?) jouer — ou nettement inopérant : c’est le cas avec pouvoir, devoir, etc. ; et personne n’a jamais songé sérieusement à pratiquer l’accord en genre — oralement manifeste — du verbe faire dans les petites filles que j’ai faites jouer, malgré l’analogie avec la phrase avec laissé(es?) citée plus haut, où on observe parfois l’accord.

— accord du participe passé suivi d’un adjectif ou d’un autre participe. C’est en principe la règle générale qui s’applique : je vous aurais crues plus travailleuses ; une lettre que j’aurais préférée mieux écrite. Toutefois, elle est observée de façon moins fréquente que dans les autres cas.

Dans les formes surcomposées du verbe, l’accord n’atteint pas le premier participe : quand je les ai eu cuites, j’ai mangé mes pommes de terre. On trouve quelques contre-exemples.

C. L’accord au-delà des limites de la phrase

Les phénomènes d’accord décrits dans ce paragraphe peuvent se manifester à l’intérieur d’une phrase. Mais à la différence des faits précédemment étudiés ils peuvent également s’observer entre plusieurs phrases successives.
Ils affectent les pronoms, dans les conditions suivantes :

1. Les pronoms nominaux

Les pronoms nominaux sont, par définition, en principe exclus du champ d’application de l’accord. Il arrive cependant que les démonstratifs ce et ça et l’indéfini tout représentent le contenu notionnel de syntagmes nominaux antécédents : les jeunes chiens, c’est bien embarrassant : ça salit les tapis, les rideaux, les tentures, tout, en somme. J’ai acheté une petite maison à Barbizon : c’est ravissant, cette maison. Comme le montrent ces exemples, les nominaux ne s’accordent pas avec les éléments dont ils représentent le contenu. En revanche, ils imposent aux adjectifs attributs l’accord au masculin singulier.

Le pronom ce est fréquemment utilisé comme relais sémantique entre deux syntagmes nominaux, notamment quand ils sont de nombre différent : mon plaisir ? C’est mes travaux.

2. Les pronoms représentants

les pronoms représentants qui ont un nom pour antécédent s’accordent toujours en genre avec lui. Dans la fleur qui est flétrie, qui est bien féminin, comme l’indique l’accord de flétrie.

En revanche, l’accord en nombre n’intervient de façon constante que pour les relatifs et les personnels de la 3e personne (ceux des deux premières sont des nominaux), avec toutefois l’exception signalée plus bas. Les autres représentants sont aptes à modifier la quantification du syntagme représenté, et par suite à prendre le nombre opposé. On observe ce phénomène pour les pronoms suivants :

a) démonstratifs : mes élèves sont travailleurs. Celui-ci pourtant est un peu indolent.
b) possessifs : vos nouvelles sont un peu lugubres. La mienne est nettement plus euphorique.
c) indéfinis : j’ai lu ces deux livres. L’un est plus intéressant que l’autre.
d) numéraux : je n’ai qu’une voiture, vous en avez deux.
e) interrogatifs : tu as lu mes deux livres. Lequel préfères-tu ?
f) enfin, même avec les personnels, on trouve, exclusivement pour les formes disjointes, des phénomène comparables : je te présente mes nouveaux amis. Lui est écrivain, elle est professeur. Mais on peut également considérer que lui et elle fonctionnent ici comme nominaux.

On observera avec intérêt les deux phénomènes suivants :

— le changement de nombre entre les deux syntagmes se fait selon le cas du singulier au pluriel ou du pluriel au singulier.
— l’accord en nombre implique nécessairement l’accord en genre. Mais l’inverse n’est pas vrai : les exemples cités comportent l’accord en genre, mais non en nombre.

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