Dissertation Victor Hugo

PREMIER SUJET

Sujet 1 : Un critique écrit : « Victor Hugo sera lu travers les siècles mais en anthologie. » Vous développerez ce jugement.

(Caen)

LES GRANDES LIGNES DU PLAN

Le sens est clair. Le talent fécond de Victor Hugo, qui s’est exercé dans presque tous les genres, n’a pas connu dans tous les domaines une égale réussite. Il s’agit donc de passer en revue l’œuvre de Hugo en signalant, à propos de chacun des genres qu’il a cultivés, ses défauts et ses mérites. Dans le classement des diverses parties, on observera naturellement une gradation. Ainsi on commencera par la critique, dont la qualité est assez médiocre. On terminera par la poésie.

LECTURES — On ne peut vous demander d’avoir tout lu. Contentez-vous d’une « anthologie »… Mais il faut au moins avoir étudié de près un drame (Hernani ou Ruy Blas), un roman (Notre-Dame de Paris) et relire avec soin les poèmes qu’utilise notre Développement et que nous avons, à dessein, choisis parmi les plus célèbres.

DÉVELOPPEMENT

Introduction

L’œuvre de Victor Hugo est considérable et s’étend sur plus d’un demi-siècle. Elle emprunte tous les genres ou peu s’en faut. Elle comporte des ouvrages de critique littéraire, une dizaine de pièces de théâtre, à peu près autant de romans, une vingtaine de recueils de poésie lyrique, satirique ou épique. Aussi ne saurait-on s’étonner de trouver dans une production aussi vaste quelques faiblesses ; et la postérité, qui classe les œuvres avec la sérénité et l’impartialité que permet le recul du temps, risque fort de faire un choix parmi toutes ces œuvres qui ne sont pas toutes des chefs-d’œuvre. C’est en ce sens que l’on a pu dire : « Victor Hugo sera lu à travers les siècles, mais en anthologie. »

I. Critique

C’est dans le domaine de la critique littéraire que ses ouvrages risquent le plus de sombrer dans l’oubli. Sans doute y a-t-il dans la Préface de Cromwell des intuitions qui sont des éclairs de génie : tel ce jugement sur Athalie dont il salue la simplicité sublime et qu’il compare à une épopée. Sans doute aussi a-t-il découvert le véritable génie d’Eschyle et ce n’est pas là un mince mérite. Mais la Préface vue dans son ensemble vaut surtout comme le manifeste d’un chef d’École. Il y a bien du fatras dans Littérature et Philosophie mêlées. Faute d’avoir le sens aiguisé de la psychologie, il s’est montré un commentateur de Shakespeare aussi médiocre que Voltaire. Ce poète n’était pas un grand critique.

II. Drame

Ce théoricien du drame ne restera aussi qu’incomplètement comme dramaturge. Ses drames sont, en leur fond, des mélodrames. Quand il monte une intrigue, il y place infailliblement les trois personnages classiques du mélodrame : le traître, la victime, le justicier. Invinciblement il tend à se représenter une action scénique comme la lutte des bons et des méchants. Mais comme il est obligé de reconnaitre qu’il y a, chez un même personnage, du bon et du mauvais, il compose alors ses personnages à coup d’antithèse : il en fait l’incarnation, le symbole d’une vertu et d’un vice. Mais ces fantoches, pour être doubles, n’en deviennent pas complexes et vivants. Ce qui sauve néanmoins certains de ces drames, c’est, d’une part, ce sentiment de la grandeur qui lui a fait projeter sur certains de ses sujets une imposante vision d’Histoire : Les Burgraves ressuscitent véritablement l’Allemagne féodale. Et quand Hugo écrit, à propos d’Hernani et de Ruy Blas, « Dans Hernani le soleil de la maison d’Espagne se lève, Dans Ruy Blas il se couche », ce n’est pas une simple formule : il a réellement communiqué à l’ensemble de ces drames une sensation d’aurore et une sensation d’écroulement. Voilà pourquoi Ruy Blas, dont le sujet n’est pas aussi invraisemblable qu’on a voulu le dire, dont le IVe Acte est brillant, et le Ve pathétique, a bien des chances de passer à la postérité. Mais, des autres drames de — Torquemada, de Lucrèce Borgia, des Burgraves, et même d’Hernani — il semble bien qu’il ne restera que quelques couplets brillants et émouvants comme la déclaration d’amour d’Otbert à Régina ou certains monologues de Don Carlos.

III. Roman

Les mêmes qualités et les mêmes défauts se retrouvent dans les romans de Hugo. Mais les défauts s’y trouvent atténués et les qualités s’y développent plus à l’aise. Là encore les personnages sont tout en contrastes : Quasimodo, c’est la beauté morale associée à la laideur physique. Jean Valjean forme avec l’évêque Myriel un contraste trop voulu pour être pleinement artistique. Les sujets aussi tiennent du mélodrame. Mais Hugo peut déployer ici un talent qui ne pouvait tenir à l’aise dans le cadre plus restreint du drame : il fait revivre le passé. Il sait à merveille faire grouiller une foule avec son allure bariolée, composite, ses élans et ses remous : voyez la cour des Miracles dans Notre-Dame de Paris, ou la charge des cuirassiers à la bataille de Waterloo dans Les Misérables. Il peint d’une manière saisissante la lutte tout instinctive de l’homme avec la nature comme dans ce prodigieux enlisement qui est dans toutes les mémoires. Il est sans rival dans les pages où la narration romanesque tourne à la narration épique. Voilà pourquoi si Bug-Jargal ou Han d’Islande sont voués à l’oubli, Notre-Dame de Paris et Les Misérables méritent de survivre.

IV. Poésie

A. — LYRIQUE. C’est dans la poésie que Hugo a développé avec le plus de bonheur les ressources de son génie. Le poète lyrique en lui est souvent inégalable. Sans doute les œuvres de prime jeunesse comme les Odes et Ballades ou Les Orientales ne sont-elles pas sans défauts et ne méritent guère, quand on les compare aux autres, de passer à la postérité. Les premières s’inspirent volontiers des événements contemporains et, pour tout dire, des faits divers ; les deuxièmes, si leur couleur locale est contestable, ont néanmoins de la couleur. Le versificateur y est déjà en pleine possession de son talent, mais l’artiste, lui, se cherche encore ; il y a au contraire dans Les Feuilles d’automne, Les Chants du crépuscule, Les Voix intérieures, Les Rayons et les Ombres, un vrai poète qui chante la plupart des émotions de la vie intime avec simplicité, avec discrétion, avec délicatesse. La Tristesse d’Olympio exprime avec une gravité et une profondeur admirables les émotions qui étreignent l’âme à un des moments les plus pathétiques de l’existence : le passage de la jeunesse à l’âge mûr. Dans Les Contemplations et plus particulièrement dans Pauca meae, il dépeint les sursauts de son âme au moment où une mort brutale vient de frapper sa fille ; chacun de ses poèmes exprime une note, une phase originale de la douleur et dans l’histoire de cette douleur passe toute l’histoire de la douleur humaine.

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B. — SATIRIQUE. Comme poète satirique, il a composé le recueil le plus puissant qu’on ait jamais connu. Ce n’est pas que Les Châtiments soient sans défauts. Il a abusé de l’injure et de l’injure vulgaire. Mais les trois grands stimulants de toute poésie satirique s’y trouvent sans cesse associés : colère physique, qui secoue en quelque sorte le vers comme si l’auteur voulait y prendre à bras le corps son adversaire pour le terrasser ; — le sarcasme, qui flagelle cet adversaire d’épithètes acérées et même d’éloges qui tournent au plus accablant des actes d’accusation ; — enfin l’indignation, qui soulève par périodes le sentiment de la justice jusqu’aux sommets de l’éloquence. Quant à la verve, elle est inépuisable et, comme le sentiment est toujours sincère, elle n’est jamais artificielle. Monologues haletants, apostrophes directes, narration qu’anime une sorte de fureur de vengeance, symboles de nature, invocations, prosopopées s’y entrecroisent unifiés au creuset d’une haine qui semble trouver de nouvelles forces à mesure qu’elle s’épanche. Les Châtiments sont un chef-d’œuvre immortel.

C. — ÉPIQUE. Comme poète épique, enfin, Hugo est l’auteur de La Légende des siècles, et c’est là sans doute qu’il a donné le meilleur et le plus impérissable de son génie. Dans cette revue des principales étapes de la civilisation depuis la formation du monde, peu importe qu’il n’ait pleinement respecté ni l’exactitude historique ni la complexité des âmes humaines, car les personnages ne sont là que pour faire valoir des idées morales ou sociales. Si les événements et les hommes y apparaissent plus grands que nature, c’est une fidélité aux principes mêmes de l’épopée. Cette « légende » ne saurait être une histoire. Il a le don suprême de l’imagination qui ressuscite les décors, l’atmosphère et les âmes. Et dans cette transfiguration, toutes les choses vivent, toutes sont douées de sentiment et même de pensée : dans cette partie de Booz endormi où il a peint si magnifiquement l’extase veloutée des nuits d’Orient, le sommeil même des choses ne nous empêche pas de percevoir le murmure de leur âme. Comme dans L’Odyssée, il n’est pas de barrière entre le visible et l’invisible, le connaissable et l’inconnaissable. Pour s’en convaincre, il suffirait de relire cette pièce intitulée Le Parricide, où le roi mort rouvre ses yeux obscurs dans la nuit du sépulcre, se glisse dans l’ombre entre les murs de sa ville et gagne par delà les neiges du pôle ce qu’Homère aurait appelé le « pas des Cimmériens ». Il n’est pas jusqu’à cette philosophie un peu primitive, faite d’un vague animisme, d’un vague déisme, d’une vague métempsychose, qui ne contribue encore à donner la couleur épique. Tous les dons, comme toutes les lacunes du poète, conspirent à magnifier en lui le génie de l’épopée.

Conclusion

Ainsi la postérité ne saurait tout conserver dans cette œuvre colossale qui déborde presque tous les genres. S’il s’est trouvé médiocre dans la critique, inégal dans le drame et même dans le roman, Hugo restera à travers les siècles comme poète lyrique et comme poète épique. Il se détache à distance comme une force de la nature égarée dans un siècle orné de tous les raffinements de la culture et de la science. Il est le plus puissant visionnaire qui se soit rencontré dans l’histoire des littérateurs. Ne nous étonnons pas que ces dons prestigieux ne se soient pas toujours associés avec le sens affiné des nuances de pensée et de sentiment. Car ce développement incomplet et inégal de l’harmonie des facultés humaines est la marque même du génie.

THORAVAL. — Dissertation française.

REMARQUE

Le développement vous paraît sans doute un peu long. Pourtant, si vous l’étudiez dans le détail, vous verrez qu’il n’y a pas de bavardage. C’est que le sujet porte sur l’ensemble d’une œuvre immense, et ces quelques pages devraient vous permettre de traiter aisément un bon nombre de sujets plus restreints sur Hugo. A cet effet, il faut vous reporter aux textes et y chercher des exemples à l’appui des indications qui vous sont données. Ainsi, pour le drame, vous pouvez, dans « Hernani », étudier le caractère d’Hernani, de Dona Sol et de Don Carlos, et au point de vue lyrisme le couplet de Doha Sol à l’Acte l. Le sujet suivant qui porte sur « Hernani » vous fournira l’occasion de vérifier des recherches personnelles.

Nous vous conseillons également d’étudier de près un poème des « Châtiments » en cataloguant à l’aide des indications de la IVe partie, b (voir en haut de l’article) les procédés de la poésie satirique. Relevez de la même manière les procédés épiques, en les appuyant d’exemples dans « Booz endormi » (Cf. IV, c, voir en haut de l’article).

DEUXIÈME SUJET

Sujet 2 : Apprécier cette phrase d’un critique contemporain : « Par la complication de son intrigue et la faiblesse de sa psychologie, Hernani est un mélodrame. Mais ce mélodrame est l’œuvre d’un grand poète. »

(Rennes)

LES GRANDES LIGNES DU PLAN

Il suffit de décomposer la citation pour dégager l’amorce d’un plan. — I. Part restrictive du jugement. a) Intrigue compliquée ; b) Psychologie insuffisante. II. Part laudative du jugement : valeur poétique du drame.

Restent à découvrir les sous-parties du second point. Le sujet précédent, qui traite dans sa IVe partie de l’œuvre poétique de Victor Hugo, va orienter nos recherches. A défaut de la poésie satirique assez peu importante dans Hernani, il nous invite à étudier : a) la poésie lyrique ; b) la poésie épique, Enfin, comme chez Hugo le don poétique s’appuie sur la plus sûre des techniques, comme ce grand poète est en même temps un merveilleux ouvrier du vers, il convient d’apprécier, dans une 3e sous-partie: c) la forme poétique.

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LECTURES — Les termes du sujet vous l’indiquent : la seule lecture qui s’impose est celle d’Hernani. Mais faites cette lecture en fonction de la question posée. Relevez au fur et à mesure, d’une scène à l’autre, les détails susceptibles d’être utilisés comme exemples dans le cadre des recherches que vous venez de tracer. Isolez deux ou trois passages essentiels dont vous ferez l’analyse détaillée : ainsi, pour le lyrisme, le duo d’amour du dernier Acte entre Hernani et Dona Sol ; pour la qualité épique, le monologue de Don Carlos au IVe Acte ; pour le style, enfin, notez une dizaine de courtes citations et dégagez-en la valeur expressive en montrant comment l’effet est obtenu par l’emploi judicieux des procédés techniques (les rimes, les coupes, etc.).

DÉVELOPPEMENT

Introduction

« Le théâtre romantique, a dit Philippe Van Tieghem, ne doit de subsister comme un élément important de notre littérature qu’à des qualités qui ne sont pas proprement dramatiques. » Ce jugement, vrai du théâtre romantique en général, se révèle encore plus juste quand on l’applique au théâtre de Victor Hugo et en particulier d’Hernani. Pas plus qu’on ne retrouve dans l’intrigue d’Hernani la simplicité et la rigueur d’enchaînement des tragédies classiques, on ne saurait y découvrir chez les personnages une psychologie largement humaine. Mais, dans cette œuvre de jeunesse, on peut déjà reconnaitre l’émotion lyrique, le sens épique, l’éclat du style, bref toutes les qualités qui s’épanouiront dans les recueils lyriques qui, à partir de 1831 avec Les Feuilles d’automne, établiront la richesse, la puissance et la variété de son génie.

I. Part restrictive du jugement

A. — COMPLEXITÉ DE L’INTRIGUE. Et d’abord l’intrigue d’Hernani manque de simplicité et de rigueur. Les coups de théâtre y sont multiples dans le détail de l’action. Au Ier Acte, un homme se cache dans une armoire pour surprendre une conversation d’amoureux. Et cet homme est le roi d’Espagne. Il sort de cette armoire, va se battre avec Hernani ; et à son tour se voit surpris par le retour inattendu de Don Ruy Gomez de Silva, oncle et amoureux de la belle. Au IIIe Acte, Hernani reparaît inopinément au moment où va se célébrer le mariage du vieil oncle et de Dona Sol, se laisse surprendre dans les bras de cette dernière, puis, sauvé par Don Ruy Gomez, conclut un pacte avec son rival. Plus loin, Don Carlos, après avoir condamné à mort tous les conjurés, leur pardonne par une brusque volte-face et remet solennellement à Hernani, en même temps que ses titres de noblesse, la femme qu’ils aiment tous les deux.

B. — INSUFFISANCE DE LA PSYCHOLOGIE. Les personnages qui se débattent au milieu d’une intrigue aussi touffue manquent de cette profondeur qui fait les vrais caractères. Leur valeur est plus symbolique que psychologique. Don Ruy Gomez est un noble espagnol qui a gardé la religion de l’honneur ; il manifeste un sentiment très élevé de ses devoirs d’hospitalité et refuse de livrer à Don Carlos Hernani venu chercher refuge chez lui. Il a l’orgueil de sa race et de sa maison : pour s’en convaincre il suffit de l’entendre évoquer, devant leurs portraits, dans la scène célèbre du IIIe Acte, la mémoire de ses ancêtres. Mais le noble espagnol est aussi un vieillard amoureux. Dans son égoïsme inconscient, il invite Dona Sol à faire en sa faveur le sacrifice de sa jeunesse sans mesurer assez ce qu’il y a de peu chevaleresque à s’imposer ainsi à une jeune fille sans défense.

Hernani ne se montre guère plus conséquent avec lui-même : il est le proscrit qui a sauvegardé dans sa retraite un certain raffinement de cœur et de manières et le souvenir du monde dont il fut banni, où il revient l’insulte à la bouche, mais capable de rivaliser de générosité avec le Roi comme avec Don Ruy Gomez. Pourtant il est étrange, au IIe Acte, lorsque Dona Sol lui jette :

Hernani, sauvez-moi !

que son premier mouvement ne soit pas de se débarrassersans barguigner d’un rival qu’il poursuit déjà de sa haine pourdes motifs antérieurs à la naissance de son amour. Au dénouement il fait preuve encore d’une passivité singulière en ne serévoltant guère qu’en paroles contre l’arrêt de mort que prononce à son endroit Don Ruy Gomez. On s’aperçoit aussi qu’il avait bien légèrement perdu le souvenir de sa promesse du IIIe Acte, lorsqu’il remet le cor à son rival et fait serment de mourir dès qu’il retentira. Ainsi, ce que le spectateur attendait comme un événement inéluctable étonne celui qui a été l’artisan de ce dénouement.

Don Carlos apparaît aussi versatile en dépit d’une donnée primitive qui nous le présente lui aussi comme un personnage énergique et décidé. Rien ne prépare son revirement, au IVe Acte, lorsqu’il fait preuve d’une générosité somme toute dangereuse et que ne justifient pas, comme dans Cinna, tout un enchaînement d’événements et de réflexions, une torture morale et les conseils de modération d’une épouse qui conduisent Auguste à la décision que l’on sait.

Dona Sol sera le seul personnage auquel nous ne ferons pas le reproche que semblent mériter les trois protagonistes masculins. Son rôle en effet n’est pas d’agir, mais seulement d’aimer et de souffrir. Et dans ce rôle tout passif, elle offre à Victor Hugo l’occasion de s’abandonner à ces effusions lyriques qui sont justement ce que dans Hernani nous pouvons admirer sans réserve.

II. Part laudative du jugement

A.LE LYRISME DANS « HERNANI ». C’est en effet notamment par la beauté des accents qu’il met dans la bouche de Dona Sol et d’Hernani, chaque fois qu’ils se trouvent seul à seul, que Victor Hugo fait oublier la faiblesse d’exécution de sa pièce et la faiblesse de la psychologie de ses personnages. Toute la richesse du lyrisme amoureux, qui transfigurera Dans l’Église de… ou Tristesse d’Olympio, apparait déjà, par exemple, dans ce couplet de Dona Sol au Ier Acte :

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… Quand le bruit de vos pas
S’efface, alors je crois que mon cœur ne bat pas,
Vous me manquez, je suis absente de moi-même ;
Mais dès qu’enfin ce pas que j’attends et que j’aime
Vient frapper mon oreille, alors il me souvient
Que je vis, et je sens mon âme qui revient.

Plus beau encore, parce qu’il est murmuré à une heure d’extase suprême et sur le seuil du tombeau, est le duo d’amour du dernier Acte :

Dona Sol
Tout s’est éteint, flambeaux et musique de fête.
Rien que la nuit et nous. Félicité parfaite …

HERNANI
… Ah ! qui n’oublierait tout à cette voix céleste !
Ta parole est un chant où rien d’humain ne reste …

On y peut discerner comme un prélude au délicieux poème des Contemplations que sera La Fête chez Thérèse.

B. — LA PLACE DE L’ÉPOPÉE. Mais le lyrisme au théâtre ne saurait être continu. Il ne pouvait à lui seul soutenir la pièce. Par bonheur Victor Hugo s’est avisé, en écrivant Hernani, qu’il possédait un autre don, celui de poète épique, qui pouvait aisément s’y épanouir. Le ton de l’épopée, et cette capacité de ressusciter le passé en l’agrandissant et en donnant aux faits et aux hommes valeur de symbole, ce drame nous en donne un avant-goût avant qu’il trouve son expression définitive dans Napoléon II, A la Colonne, A l’Arc de Triomphe, L’Expiation, et dans toute La Légende des siècles. Deux moments, dans Hernani, nous montrent en Victor Hugo le poète épique déjà maître de ses moyens : la scène des portraits au IIIe Acte, le monologue de Don Carlos à Aix-la-Chapelle au IVe. Les ancêtres de Don Ruy Gomez, l’ombre de Charlemagne à laquelle s’adresse le nouvel Empereur et les deux personnages eux-mêmes, prennent alors pleinement valeur de symbole.

C. — L’ÉCLAT DU STYLE. Enfin un don prodigieux de versificateur et de poète sauve cette pièce de glisser jamais dansle mélodrame auquel l’apparentent la donnée initiale et lesdéveloppements que l’auteur en tire. Arrivé à la pleine maîtrise de son art, Victor Hugo semble trouver maintenant comme de lui-même l’expression à la fois musicale et naturelle, et passe avec aisance du familier au sublime sans unefausse note. La variété des coupes, la richesse des rimes, la place donnée aux mots faisant image, les allitérations subtiles et délicieuses, tout concourt à faire de ce drame une sorted’opéra dont la musique serait dans le texte même qu’il suffit de lire pour qu’il chante.

Conclusion

En dépit des critiques et des cabales, les contemporains ont été sensibles à ce charme. Hernani, en tant que drame, comportait les défauts que nous avons signalés. Il n’en a pas moins établi Victor Hugo dans sa réputation de grand poète épique et lyrique, inégalable par la variété de l’inspiration et des trouvailles rythmiques. Toute l’œuvre lyrique à venir, des Feuilles d’automne aux derniers recueils, ne fera que confirmer les promesses des essais de jeunesse qui trouvaient dans Hernani l’occasion de montrer que le poète saurait les tenir.

REMARQUE

Examinez de près la conclusion. Sans doute d’abord est-elle conforme aux principes que nous avons déjà eu l’occasion de vous donner : elle élargit le débat, applique à l’œuvre de Victor Hugo, prise dans son ensemble, les remarques faites à l’occasion d’un de ses drames. Encore faut-il que cet élargissement soit amené naturellement par le développement qui précède. Or ce principe est bien observé ici : vous avez pu voir en effet que, chemin faisant, nous avons été amenés à faire des rapprochements avec des pièces empruntées aux divers recueils poétiques, en signalant des parentés indiscutables. Bref, si nous pouvons évoquer en conclusion l’œuvre de Victor Hugo dans son ensemble, c’est que cette œuvre garde d’un genre à l’autre une profonde unité.

De ces remarques vous pouvez aussi, sur le plan pratique, tirer un utile parti. Si vous avez étudié avec soin le lyrisme, l’épopée, les ressources de la technique du vers dans « Hernani », vous voilà armé pour étudier ces mêmes éléments dans les différents recueils poétiques du même écrivain. Enfin peu à peu vous amassez des notions sur les grands problèmes généraux touchant les genres littéraires, qui seront évoqués vers la fin de l’ouvrage.

SUJETS COMPLÉMENTAIRES

Sujet 3 : Victor Hugo, poète de l’enfance.

(Paris)

Introduction. Place importante des enfants dans la vie et l’œuvre du poète. Sa « rude douleur de plébéien » (Faguet) quand il perdit les siens, ses petits-enfants.

I. Le portrait qu’il trace de l’enfant : a) physique (grâce, etc.), b) moral.

II. Les sentiments que l’enfant lui inspire (attendrissement, indulgence, admiration…).

III. La part qu’il prend à l’éducation intellectuelle artistique et morale des enfants.

IV. L’enfance, occasion pour Hugo de méditations philosophiques et religieuses où il rejoint ses grands thèmes favoris.

Sujet 4 : « On a souvent méconnu, écrit un critique, l’importance que les vrais poètes attachent à la forme et aux moyens d’expression. Le grand poète est d’abord un technicien. »
Sans vous poser cette question sous la forme générale, vous chercherez si elle se vérifie dans le cas particulier de Victor Hugo.

(Besançon)

Introduction. Importance aux yeux de Hugo et des Romantiques de la langue et du style.

I. La langue chez Hugo : pas ou peu de néologismes, mais retour au mot propre ; termes techniques, exotiques. Les termes concrets au lieu des épithètes morales.

II. Le style : les comparaisons, les images (leur rareté et leur pittoresque, leur accumulation).

III. La versification. Diversités des strophes, le vers : coupes, enjambements, les sonorités (des exemples précis montreront la valeur expressive de cette technique qui n’est pas seulement une virtuosité).

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