Dissertation Racine

PREMIER SUJET

Sujet 1 : Un jour, en Sorbonne, un candidat ayant employé la formule connue, « le tendre Racine », L’examinateur l’interrompit en disant : « Racine n’est pas tendre, Monsieur, il est féroce. »
Vous direz, en vous appuyant sur des faits précis, ce qui a pu faire donner à Racine cette épithète de « tendre » et pourquoi d’autres, au contraire, le jugent féroce.

 (Rennes)

LES GRANDES LIGNES DU PLAN

Deux points essentiels. I. Tendresse. — II. Férocité des personnages raciniens — sont indiqués par les termes mêmes du sujet posé. Il reste à découvrir des subdivisions à l’intérieur de chaque point. Passer en revue dans chaque pièce successivement les anges de douceur puis les monstres de cruauté serait une méthode simpliste. Il faut grouper les exemples selon leurs affinités (cf. voir Première partie) en observant d’un groupe à l’autre une gradation. Ainsi : I. Douceur : a) Les jeunes premiers, dont la douceur ne va pas sans fadeur ; b) Les femmes : elles sont douces, sans être affectées ; c) Les jeunes filles, dont la douceur est la plus touchante. — II. Cruauté : On peut être cruel dans un instant d’égarement, sous l’effet d’une passion poussée à son paroxysme : c’est, dans une certaine mesure, excusable ; on peut être cruel de sang froid : cela suppose une perversité profonde. — Voilà vos deux sous-parties, que vous traiterez dans cet ordre progressif.

PLAN DÉTAILLÉ

Introduction

Il est toujours séduisant de définir un talent par une formule. Mais plus ce talent est grand, plus il confine au génie, et plus on s’aperçoit qu’il déborde de toutes parts les formules où l’on a voulu l’enfermer. Voilà qui explique que l’on ait pu exprimer sur Racine des jugements non seulement différents, mais contradictoires. Parler de la cruauté des personnages de Racine ou de leur douceur, ce n’est à chaque fois exprimer qu’un aspect de la vérité. Car il a su avec un égal bonheur peindre côte à côte et se faisant valoir les uns les autres par 10 plus suggestif des contrastes, des personnages doux et, tendres et dos personnages cruels.

I. Douceur des personnages de Racine

A. — LES JEUNES PREMIERS. — La forme la moins émouvante, peut-être, sous laquelle se retrouve cette douceur, apparait chez ceux que l’on a appelés les « jeunes premiers » de Racine. C’est par affection pour Atalide, pour éviter que la jalousie de Roxane ne s’appesantisse sur elle que Bajazet consent à taire ses véritables sentiments. Sa loyauté naturelle souffre de « ce silence perfide ». Le combat intérieur dont il lui faut sans cesse triompher est la meilleure marque de sa tendresse. Le bouillant Achille est plus ému, selon son propre aveu, devant celle qu’il aime qu’au milieu des plus graves périls. Mais l’un et l’autre affadissent la délicatesse du sentiment qui les anime, sous la recherche des mots et la galanterie des formules. Pour que l’on pût leur rendre pleinement justice, il faudrait que ces héros fussent un peu moins des « céladons ».

B. — LES FEMMES. — La douceur des personnages féminins est autrement touchante dans sa simplicité. Andromaque garde à son époux, par-delà la tombe, son affection intacte. Elle évoque devant Céphise, avec une mélancolie discrète, les adieux que lui fit Hector au moment où il allait combattre contre Achille. Elle vit dans la religion de son souvenir ; et au moment où elle ne sait quel parti prendre, elle va sur sa tombe chercher l’inspiration et ranimer son courage défaillant. Sur ce fils qui est sa consolation et l’image du disparu elle a reporté toute sa tendresse. Ingénument elle avoue sa tristesse de ne pouvoir être sans cesse à ses côtés, la joie qu’elle éprouve à le serrer dans ses bras. Elle trouve, pour essayer de décider Hermione à intercéder auprès de Pyrrhus en faveur de son enfant, des accents d’une sincérité touchante. Elle se résout en définitive avec sérénité à faire au bonheur d’Astyanax le sacrifice de sa vie. Dans tous ses gestes, dans tous ses propos Bérénice témoigne de l’attachement qu’elle a voué à Titus. Elle aime Titus pour lui-même, non pour « les grandeurs dont il est revêtu ». Sans cesse elle a besoin de sa présence et s’il tarde un jour à venir la voir, il la trouve « tout en pleurs ». Jusqu’au bout son affection s’illusionne elle reste convaincue que celui qu’elle aime saura aplanir les obstacles qui les séparent. Lors même qu’elle doit lui faire ses adieux, elle ne peut, croire

Que 10 jour recommence et, que 10 jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice.

Elle no s’abandonne à aucune révolte brutale : elle est seulement en proie à un douloureux étonnement.

C. — LES JEUNES FILLES. — La douceur des jeunes filles est peut-être encore plus émouvante que celle des femmes. Junie confesse avec simplicité l’amour qui depuis l’adolescence la lie à Britannicus. Loin de rester éloignée de lui par sa disgrâce, elle lui voue le meilleur d’elle-même. Elle le console dans sa solitude, s’attache à lui faire oublier ses malheurs. Et quand après sa mort brutale elle se retire chez les Vestales c’est sans doute pour échapper à Néron, mais c’est aussi pour vivre dans la fidélité de son souvenir. Dans l’aveu pudique qu’elle fait à Xipharès des sentiments qu’elle éprouve pour lui, dans ses demi-aveux et dans ses silences, Monime manifeste toute la délicatesse de son âme. Quand, après le retour inattendu de Mithridate, elle renonce par honnêteté à celui qu’elle aime, elle ne peut s’empêcher d’évoquer encore une fois, sans révolte mais non sans mélancolie, l’affection qui depuis si longtemps les unit, de se plaindre de ce coup du sort et de lui laisser entrevoir le déchirement de son âme. Iphigénie est tendre et aimante. Elle reproche sans amertume à Agamemnon de se dérober à son affectueux accueil et lui demande d’oublier un instant pour elle la dignité et les soucis du pouvoir. Avec une allégresse naïve elle confesse l’amour qu’elle porte à son fiancé, l’impatience joyeuse où elle était de le revoir, et ce rêve intérieur où sans cesse elle a son image devant les yeux. Bien vite elle regrette d’avoir, sous l’aiguillon de la jalousie, accablé Ériphile. Même dans cette prière suprême qu’elle adresse à son père au moment où on va la mener au sacrifice, elle fait preuve d’une mesure et d’une discrétion qui touche plus que les plus violents reproches.

II.  Cruauté sous l’effet de l’exaltation

En face de ces personnages doux et tendres, Racine a placé des personnages « cruels » qui prennent par contraste un saisissant relief. Les uns — comme Roxane, Phèdre, Hermione, Oreste — sont le jouet de la passion qui les entraine. Roxane, sous l’effet de son ressentiment, lorsqu’elle a découvert que Bajazet ne l’aime pas et se joue d’elle, prononce son arrêt de mort et se plait à bafouer le désespoir d’Atalide, sa rivale. Phèdre, pour perdre celui qu’elle aime et qui la repousse, se fait, dans son exaltation, la complice d’un honteux mensonge. Hermione prononce l’arrêt de mort de Pyrrhus, coupable de l’avoir délaissée pour Andromaque. Avec une joie sauvage, elle se voit elle-même se plonger les mains « dans le sang du Barbare » et par un dernier raffinement, pour lui ôter la consolation suprême, « cacher sa rivale à ses regards mourants ». Oreste n’est qu’un jouet entre les mains d’Hermione. Dans l’affolement de sa jalousie il a tôt fait d’imposer silence à ses scrupules et ne veut laisser à personne, à Hermione moins qu’à toute autre, le plaisir de tuer Pyrrhus. Et c’est encore sur Pyrrhus qu’il s’acharne lorsque dans sa folie il croit voir, toujours vivant, ce rival détesté.

III. Cruauté froide

Mais plus cruels encore apparaissent dans leur froid calcul des êtres comme Narcisse, Agrippine, Néron. Narcisse est le mauvais génie de Néron, dont il se plait à développer tous les mauvais instincts, attiser la passion pour Junie, la jalousie et la haine pour Britannicus. Il le dresse contre sa mère, en exaspérant chez lui l’appétit du pouvoir et le désir d’indépendance. Dans l’ivresse du triomphe, devant Britannicus mourant d’un poison qu’il a lui-même préparé, cet homme si maître de lui laisse percer toute sa joie cynique. Quant à Néron, froidement et sciemment il torture Junie coupable de ne pas répondre à son amour. Il se plait avec une joie sadique à voir couler ses larmes. Il l’oblige à jouer à celui qu’elle aime la plus honteuse et la plus redoutable des comédies. Il assassine Britannicus. Bientôt — on le pressent — il assassinera sa mère. Agrippine sacrifie tout à son ambition. Elle ne brandit les principes vertueux que quand elle voit les moyens de les faire servir à sa politique. Devant Néron elle évoque complaisamment, avec un calme effrayant, tous les crimes qu’elle a commis pour s’assurer le pouvoir. Elle a tôt fait d’oublier l’assassinat de son fils. Après un premier moment d’émotion où il entre d’ailleurs plus de crainte égoïste que de commisération, elle va s’efforcer de profiter du désarroi momentané où elle voit le coupable pour reconquérir son ascendant sur lui et, par-delà cet ascendant, le pouvoir.

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Conclusion

Tels nous apparaissent les personnages de Racine. Tantôt ils témoignent, avec un sens exquis des nuances, de la délicatesse de leurs sentiments. Tantôt sous l’effet d’une passion qui fait table rase du meilleur d’eux-mêmes, ils ne reculent devant aucun geste répréhensible et vont parfois jusqu’au crime. Tantôt enfin, dans leur perversité froide et lucide, sans scrupules et sans remords ils accomplissent jusqu’au bout leurs ténébreux desseins. Ne cherchons donc pas, en dernière analyse, à définir s’ils sont plus cruels que tendres ou plus tendres que cruels. Mais admirons plutôt avec quelle profondeur et quelle maitrise Racine a su exprimer en eux toute la richesse tour à tour émouvante et décevante de l’âme humaine.

REMARQUES

1. Chaque détail des exemples s’appuie étroitement sur le texte. Appliquez-vous donc à rechercher les scènes et, au besoin, les répliques qui ont été utilisées. Puis rédigez vous-même, à partir de ces éléments retrouvés par vous, un des paragraphes à votre choix. Confrontez ensuite votre rédaction avec celle qui vous est offerte. Voyez si vous n’avez pas été bavard ou imprécis. C’est ainsi que vous apprendrez à interpréter et à utiliser dans un sens donné la richesse des textes.

2. Les termes du sujet indiquaient seulement les deux grandes parties. Cherchez dans l’introduction l’idée centrale qui fait l’unité de la dissertation. La conclusion résume les grandes lignes puis élargit le problème. Dans quel sens ?

DEUXIÈME SUJET

Sujet 2 : Racine définit ainsi la composition de ses tragédies :
« Une action simple, chargée de peu de matière et qui, s’avançant par degrés vers sa fin, n’est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages. »
Vous chercherez, en prenant comme exemple une de ses pièces, à montrer comment il a réalisé cette conception.

(Paris, Istanbul)

LES GRANDES LIGNES DU PLAN

Les grandes lignes sont indiquées successivement dans la citation : I. « Action simple » II. « s’avançant par degrés vers sa fin » — III. « soutenue par les intérêts… des personnages ». — D’une manière générale essayez toujours de découper la citation qui vous est proposée. Souvent ce découpage vous révélera les divers points à traiter. Efforcez-vous de comprendre le sens exact du sujet posé. Pour y parvenir, voici une méthode sûre : traduisez en d’autres termes, simples et précis, la citation à commenter : quand on peut énoncer clairement une idée, c’est qu’on l’a bien comprise.

Cette rédaction ne servira pas seulement à fixer votre pensée.

Vous l’utiliserez dans l’introduction (cf. ci-dessous) pour poser le sujet et amener la citation.

PLAN DÉTAILLÉ

Introduction

Les tragédies raciniennes sont des chefs d’œuvre de clarté et de logique. L’exposition nous révèle la situation à la fois simple et émouvante qui dresse les uns en face des autres les personnages. A partir de cette donnée initiale les personnages réagissent en conformité avec leurs caractères respectifs. De leurs hésitations et de leurs volte-face naissent les péripéties qui nous mènent par une progression régulière vers la catastrophe » finale. C’est en ce sens que Racine a pu, à juste titre, définir en ces termes la composition de ses tragédies : Une action simple, chargée de peu de matière et qui, s’avançant par degrés vers sa fin, n’est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages. »

I. Simplicité de l’action

Dès le début de la pièce, l’exposition nous présente dans leur sobriété les données essentielles à partir desquelles va se développer le drame. Tel est le cas pour Andromaque, qui nous montre les hésitations d’une femme partagée entre deux sentiments, en l’occasion inconciliables : l’amour de son enfant dont elle veut assurer la sauvegarde et la fidélité qu’elle entend garder à la mémoire de son époux. Pyrrhus, dont elle est la captive, la menace de livrer son fils Astyanax aux Grecs qui le réclament si elle ne consent pas à l’épouser. Le sujet se réduit donc à une question très simple : Andromaque épousera-t-elle ou n’épousera-t-elle pas Pyrrhus ?

II. L’action est soutenue par le caractère des personnages

Or les hésitations et les volte-face d’Andromaque, qui ne sait à quoi se résoudre en ce cruel dilemme, provoquent toutes les péripéties du drame. Sa décision finale orientera d’une manière décisive le dénouement. En effet le comportement de chacun des personnages est déterminé par celui d’Andromaque, directement ou indirectement, et toute l’évolution de la pièce n’est faite que des réactions « en chaîne » que provoque, de l’un à l’autre de ceux-ci, chacun de ses faits et gestes. Au début de la tragédie, Pyrrhus, qui compte sur le consentement d’Andromaque, abandonne Hermione qui se retourne vers Oreste étonné et ravi de la voir docile à ses vœux. Mais voici qu’Andromaque repousse Pyrrhus. Il revient alors à Hermione qui l’accueille avec joie et abandonne Oreste à sa solitude et à son désespoir. Enfin Andromaque adopte pour sauver son fils une attitude plus conciliante à l’égard de Pyrrhus. Hermione, délaissée à nouveau, prépare sa vengeance dont Oreste sera l’aveugle instrument.

III.   La progression régulière de l’action

Cette évolution logique de l’action est en même temps une évolution progressive. Chaque nouvelle péripétie rend la situation plus tendue et plus tragique. Les premières scènes se déroulent dans une ambiance d’inquiétude avec ces dangers épars autour d’Astyanax. Le refus d’Andromaque fait peser plus directement la menace sur la tête de l’enfant et rend plus émouvante encore cette mère dont les prières ne reçoivent qu’un accueil glacial et ironique. Après son revirement, l’atmosphère est plus lourde encore de toutes ces rancœurs et ces haines que l’on sent s’accumuler, de ce complot qui se trame contre la vie du roi d’Épire. Mais le dénouement atteint à un point culminant avec le meurtre de Pyrrhus, le suicide d’Hermione et la folie d’Oreste.

Conclusion

Telle est donc la technique dramatique de Racine. La simplicité s’y allie à la logique sans rien sacrifier de la valeur dramatique d’une action qui nous conduit d’un mouvement ascendant vers le plus pathétique des dénouements. L’ensemble donne une impression de sobriété, d’équilibre et de rigueur — bref de ces qualités maîtresses qui sont l’apanage des œuvres d’inspiration classique.

REMARQUES

1. Comment étoffer ce plan ? En l’enrichissant de détails puisés dans une lecture minutieuse des textes. Ainsi là où le plan (IIe partie) se contente de dire « Hermione se retourne vers Oreste », vous précisez qu’ « elle fait des avances à Oreste », lui laissant entendre que dans son isolement elle a souvent tourné vers lui sa pensée, que peut-être même elle a parfois appelé de ses vœux sa présence (vers 523-528), et ainsi de suite. Bref en analysant la Scène II de l’Acte II vous pouvez noter et utiliser tous les détails qui montrent Hermione s’employant à gagner Oreste à sa cause et à le dresser contre Pyrrhus. Tout cela est à sa place ici puisqu’il s’agit de mettre en valeur les signes du revirement d’Hermione. En vous reportant aux scènes correspondantes vous pouvez aisément enrichir de la même manière chaque point du développement.

2. Mais vous comprenez qu’il faut, en étoffant, rester rigoureux. Un candidat inexpérimenté raconterait la pièce deux fois de suite alors que dans la IIe partie il faut montrer les réactions des individus et dans la IIIe découper dans la trame de l’intrigue des situations en montrant qu’elles deviennent de plus en plus pathétiques.

TROISIÈME SUJET

Sujet 3 : Dans la préface d’une de ses tragédies, Racine prétend « avoir suivi l’Histoire avec beaucoup de fidélité ». Certains critiques se sont plu, au contraire, à retrouver dans ses pièces un reflet de son époque.
En faisant la part de la vérité historique et de l’actualité dans le théâtre de Racine, vous montrerez qu’il se recommande surtout par sa valeur générale et humaine.

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LES GRANDES LIGNES DU PLAN

Les trois points essentiels sont nettement indiqués. Mais les sous-parties ? Le plan précédent, sans parler de plusieurs plans sur Corneille, vous a habitués à distinguer plusieurs éléments dans une pièce, entre autres essentiellement le sujet et les personnages. Voilà vos subdivisions.

LECTURES — On ne vous demande pas de vous limiter à l’étude d’une pièce. N’en profitez pas pour faire une revue d’ensemble. Contentez-vous de deux tragédies : Britannicus et Mithridate. Mieux vaut approfondir qu’élargir outre mesure. Lisez avec soin les préfaces des tragédies essentielles, où Racine s’explique sur la manière dont il a utilisé l’Histoire (pas seulement celles de Mithridate et de Britannicus). Relisez les deux pièces — en particulier Britannicus, I, 1, IV, 2, 4, V, 6, 7 ; Mithridate, II, 4, III, 1 — en confrontant avec les notes de vos éditions qui vous donnent pour ces différents passages, au bas des pages, les sources historiques correspondantes de Racine.

PLAN DÉTAILLÉ

Introduction

Racine se plaît à manifester à plusieurs reprises, dans ses préfaces, des scrupules d’historien. Pourtant, de son propre aveu, il ne s’est pas gêné pour modifier sur certains points la matière que lui offrait l’Histoire. C’est qu’il voulait éviter de choquer le goût et les préjugés de ses contemporains. C’est surtout qu’il entendait dégager de ces données historiques toute une peinture générale et humaine. Par là ses sujets et ses personnages sont à la fois de leur temps, de son temps et de tous les temps.

I. Vérité historique

Ces sujets et ces personnages sont d’abord de leur temps : dans une large mesure ils se conforment à la vérité historique. Sans doute Racine n’a-t-il pas respecté pleinement cette exactitude des faits et des dates à laquelle les critiques du XVIIe siècle attachaient tant de prix. Il fait vivre Britannicus et Narcisse deux ans de plus qu’ils n’ont vécu. Il crée de toutes pièces l’amour de Britannicus et de Junie et fait au dénouement entrer la jeune fille chez les Vestales, alors qu’on ne pouvait y être admis après l’âge de dix ans. De même Monime n’est plus, comme chez Plutarque, la sultane favorite, mais la fiancée de Mithridate. Elle aime son fils Xipharès alors que Plutarque fait état des lettres passionnées qu’elle écrivait au roi du Pont. Mais ces tragédies nous tracent, au cours de scènes pathétiques, des tableaux historiques : dans le plaidoyer d’Agrippine en face de Néron à la Scène 2 de l’Acte IV, surgit toute une évocation de la Rome impériale : la vénalité de l’armée et du peuple, la servilité du Sénat. Mithridate, devant ses fils, en même temps qu’il leur expose son grandiose projet d’une marche sur Rome, fait le procès de l’impérialisme romain. Surtout Racine a su conserver à ses personnages l’essentiel de leur personnalité historique. Certes Burrhus est idéalisé (Tacite nous montre que son austère vertu se tempérait fâcheusement d’opportunisme et de faiblesse). Mais le portrait de Néron fait pressentir sous « le monstre naissant » ce que sera son vrai visage : sa brutalité et son sadisme, son hypocrisie et son goût du cabotinage allié à un certain sens artistique. Sans doute ne saurait-on parler d’une résurrection historique au sens où nous l’entendons de nos jours. Ni Mithridate, ni Britannicus ne nous offrent la vision plastique et intégrale d’une civilisation avec les coutumes, les usages et les rites auxquels se plient les différents membres du corps social, les édifices où se déroulent les actes capitaux de leur vie sociale et morale. Mais tout cela déborde évidemment le cadre de la tragédie.

II. Actualité

Cette peinture incomplète est donc aussi une peinture quelque peu inexacte. Le respect de la bienséance inséparable de la tragédie, le souci de ne pas choquer ses contemporains dont il pouvait d’ailleurs dans une certaine mesure partager les préjugés, ont amené Racine à modifier les faits et les caractères. Pas plus qu’il n’avait voulu présenter Andromaque comme l’esclave de Pyrrhus, il n’a consenti à montrer en Monime la favorite de Mithridate égorgée sur son ordre. Néron se montre galant et empressé à l’égard de Junie qu’il vient de faire enlever. Junie, de son côté, s’exprime avec une élégance non dénuée de recherche et même de préciosité.

Moi, que je lui prononce un arrêt si sévère !
Ma bouche, mille fois, lui jura le contraire.
Quand même jusque-là je pourrais me trahir,
Mes yeux lui défendront, Seigneur, de m’obéir.

On en pourrait dire autant de Britannicus. Quant à Xipharès, le fils de Mithridate, par sa discrétion et par son esprit chevaleresque, par le respect qu’il témoigne à celle qu’il aime, par les métaphores précieuses dont il sème volontiers ses propos, il fait figure « d’honnête homme » et de « jeune premier ». On ne se l’imagine guère mêlé à une intrigue de sérail. Tous ces héros, quoi qu’en ait dit Racine, ne sont pas loin d’être des « céladons ».

III. Vérité générale et humaine

Pourtant les retouches que Racine apporte aux éléments historiques sont faites moins pour adoucir que pour approfondir. De ses sujets comme de ses personnages il met en valeur la portée générale et humaine. Britannicus et Mithridate nous peignent deux drames familiaux qui peuvent se retrouver à toutes les époques. La lutte qui oppose Néron et Agrippine nous fait assister aux efforts d’un jeune homme qui cherche à s’affranchir de l’indiscrète tutelle que sa mère exerce sur lui ; dans la seconde tragédie un père et son fils sont épris de la même femme. Pour être plus rare, cette rivalité amoureuse n’est pas cependant sans exemples. Ces couplets où ils s’opposent fournissent aux personnages l’occasion de donner libre cours aux passions qui les dominent. Mais la même passion garde d’un individu à l’autre sa note originale. L’ambition est mesquine chez Narcisse. Elle revêt chez Agrippine une certaine grandeur. L’amour chez Junie est empreint de tendresse protectrice, chez Monime il est fier et pudique ; il est sensuel chez Mithridate, chevaleresque chez Xipharès. La jalousie de Néron se traduit par la joie mauvaise qu’il se promet à l’idée de désespérer son rival.

Conclusion

Telle est donc la part que Racine assigne à l’Histoire au sein de la tragédie. La dignité du genre s’accommode heureusement de l’évocation de ces drames et des ces personnages empruntés à un lointain passé. Pour ne pas dépayser les spectateurs de son temps, il a modifié des situations, rejeté dans l’ombre certains traits de caractère. Mais il a gardé en fin de compte l’essentiel puisque sous ces noms historiques il a su faire revivre d’une manière émouvante et lucide les passions humaines dans ce qu’elles ont d’éternel. Par là il se révèle vraiment un classique.

REMARQUES

1. Dégageons des notions générales. — L’intérêt de la Ire Section (voir en haut) déborde le cas particulier de Racine. Dégagez-en les points essentiels : a) exactitude des faits, — b) tableaux historiques, etc… Quand vous aurez à étudier la valeur historique d’une œuvre littéraire, pas seulement d’une tragédie, vous pourrez utiliser ce cadre pour guider vos recherches. Mais souvenez-vous qu’un cadre n’est profitable que si l’on sait l’assouplir, l’adapter à chaque cas particulier.

2. Étoffons. — Le plan détaillé ne tire pas parti de toutes les scènes que vous avez été invité à lire. C’est qu’il vous laisse la faculté d’étoffer le développement à l’aide d’exemples supplémentaires pour la recherche desquels vous êtes seulement guidé. Cherchez par exemple l’intérêt des prophéties d’Agrippine (« Britannicus » V, 6) au point de vue historique. Pour la troisième partie, cherchez au cours des scènes des manifestations de ces passions que nous avons définies à propos de chaque personnage.

QUATRIÈME SUJET

Sujet 4 : Dans quelle mesure, la vie et le théâtre de Racine vous paraissent-ils tributaires de l’influence qu’il subit Port-Royal ?

(Paris)

LES GRANDES LIGNES DU PLAN

La donnée nous indique : I. Influence de Port-Royal sur la vie de Racine.II. Influence de Port-Royal sur son théâtre. — Cela semble très facile, mais allez-vous raconter la vie de Racine en soulignant à mesure, à propos de tel ou tel événement, l’influence de ses anciens maîtres ? ou n’allez-vous pas présenter cela comme une démonstration (choix d’événements à l’appui) ?

Pour le second point, deux éléments essentiels : sa culture grecque, la conception de la nature humaine qui se dégage de ses tragédies.

LECTURES — Sur la vie de Racine, consulter une histoire de la littérature. Pour l’influence exercée par Port-Royal sur son œuvre, relire les Préfaces d’Iphigénie et de Phèdre, — et : Andromaque, II, 2 ; IV, 3 ; V, 3 et 4 ; — Iphigénie, I, 1 ; Phèdre, III, 2, IV, 6.

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PLAN DÉTAILLÉ

Introduction

L’influence de Port-Royal où, de sa seizième à sa dix-neuvième année, il acheva son éducation, s’exerça d’une manière décisive sur Racine. Toute son existence le montre se débattant contre l’emprise de ses anciens maîtres ou s’y abandonnant. Il leur doit cette culture grecque et cette conception pessimiste de la nature humaine qui marquent si fortement son œuvre.

I. Influence de Port-Royal sur sa vie

La sensibilité de Jean Racine le prédisposait plus que tout autre à subir l’ascendant et l’emprise des rudes solitaires de Port-Royal. Et toute sa vie il luttera contre leur influence pour finalement s’y abandonner. Les débuts de sa vie littéraire, ses joyeuses équipées en compagnie de La Fontaine, Boileau, Molière et Chapelle qui fréquentent assidûment avec lui les cabarets à la mode, sa vie dissipée dans le milieu des comédiens, la lettre mordante qu’il écrit au janséniste Nicole apparaissent comme une réaction contre l’austérité de son éducation et comme un besoin de s’affranchir. Son renoncement au théâtre après Phèdre, le désir qu’il eut, sans y donner suite, de se faire chartreux, son mariage même, qui fut un mariage de raison, nous le montrent repris par ses scrupules religieux et se réconciliant avec Port-Royal. S’il consent plus tard, à la demande de Mme de Maintenon, à écrire deux nouvelles tragédies, il choisit pour thèmes des sujets édifiants. La perspective de la disgrâce royale ne le fait pas renier ses anciens maîtres et c’est au pied de la tombe de l’un d’entre eux, M. Hamon, qu’il demandera à être enseveli.

II.  Influence de Port-Royal sur son œuvre

Comme sa vie, l’œuvre de Racine est tributaire de la formation qu’il reçut à Port-Royal. Il lui doit cette culture grecque, cette familiarité avec les chefs-d’œuvre d’Homère, de Sophocle et d’Euripide. A ces écrivains il emprunte le sujet d’Andromaque, d’Iphigénie et de Phèdre. Ses préfaces nous montrent à leur égard sa compréhensive admiration. II a aiguisé à leur contact plusieurs des qualités maîtresses qui font le charme de son œuvre : le sens de la simplicité et de la poésie dont son style offre l’indiscutable témoignage. Gâtée parfois par quelque préciosité, l’expression chez Racine, le plus souvent, comme l’a dit Sainte-Beuve, « rase la prose ». Plus le contenu des phrases est riche de pathétique, plus la forme est dépouillée. Tels sont les termes d’Hermione quand elle reproche à Oreste un meurtre dont elle fut l’instigatrice :

Pourquoi l’assassiner ? Qu’a-t-il fait ? A quel titre ?
Qui te l’a dit ?

Telles sont encore les formules où Andromaque évoque devant Pyrrhus ou devant Hermione son amour maternel. Mais surtout, à sa culture Racine doit la qualité poétique de ses évocations. Tantôt il suggère une image gracieuse comme celle de ce paysage d’Aulide où le jour se lève sur un camp endormi ; tantôt un tableau riche d’arrière-plans mystérieux, comme dans Phèdre :

Moi-même il m’enferma dans des cavernes sombres,
Lieux profonds et voisins de l’Empire des ombres.

Mais surtout Racine doit aux leçons de Port-Royal sa conception de la nature humaine, impuissante devant la passion. Pyrrhus, Hermione, Oreste se laissent entrainer par l’amour et par la jalousie. Quant à Phèdre, comme le dit le poète lui-même dans la préface de la pièce, elle a horreur du sentiment qu’elle éprouve pour son beau-fils ; elle fait tous ses efforts pour le surmonter, mais en vain. A chaque instant elle s’indigne de ce qu’elle dit et de ce qu’elle fait sans pouvoir s’empêcher de le dire et de le faire. Par son désespoir, par sa clairvoyante humilité au milieu de ses faiblesses, elle a pu être considérée par Chateaubriand comme « une chrétienne réprouvée », une pécheresse tombée vivante aux mains de Dieu.

Conclusion

On ne saurait donc nier l’influence exercée sur Racine par ses maîtres de Port-Royal. Les rudes solitaires avaient subjugué pour toujours cette âme sensible et inquiète. Ils ont orienté sa vie, affiné son goût par le commerce des grands chefs-d’œuvre antiques, inspiré les accents les plus émouvants de son œuvre. Grâce à eux il a pris conscience de son génie.

REMARQUES

1. Les deux premiers paragraphes sont complexes. Faites pour vous exercer à l’ordre et à la rigueur le plan de l’un et de l’autre : l’idée essentielle — idées secondaires — exemples à l’appui de chacune d’elles.

2. Cherchez d’autres exemples de vers simples et de vers poétiques chez Racine et analysez-les en montrant en quoi ils sont simples ou poétiques. A partir de nouveaux exemples judicieusement commentés, vous pouvez aisément étoffer un développement.

SUJETS COMPLÉMENTAIRES

Sujet 5 : Expliquez ce mot de Goethe en l’appliquant à Racine : « la tragédie française est une crise. »

(Rennes)

Sujet voisin du deuxième (voir en haut) mais un peu différent : comprenez qu’au moment où le rideau se lève la situation est plus tragique que jamais (l’arrivée d’Oreste dans Andromaque renforce la position de Pyrrhus, — qui n’a plus, comme auparavant, à menacer Astyanax mais à accepter de le livrer aux Grecs qui le réclament, — précipite le dénouement : il faut sur-le-champ lui répondre oui ou non) ; les sentiments sont à leur paroxysme (Andromaque plus inquiète devant le danger qui se précise, Pyrrhus plus impatient, Hermione se sent plus forte par la présence d’Oreste). Modifier dans ce sens la Ire et la IIe partie ; reprendre la IIIe en indiquant que la situation, proche de son point culminant, va devenir à mesure plus tragique encore. — En Conclusion : une crise se dénoue aisément dans le cadre de l’unité de temps.

Sujet 6 : Discutez cette opinion de Schlegel : « Racine a donné la couleur française à tous les héros de l’antiquité. »

(Poitiers)

On invite à discuter : a) part de vrai ; — b) part de faux. Utilisez dans un ordre différent les trois points du troisième sujet (voir en haut), en supprimant ce qui concerne les événements. Étoffez par exemple avec Andromaque : Pyrrhus amoureux galant et guerrier sauvage — I, 4, III, 4 (récit de la prise de Troie), etc… — Andromaque elle-même précieuse (III, 4).

Sujet 7 : Napoléon Ier jugeait en ces termes le théâtre de Racine : « bien que Racine ait accompli des chefs-d’œuvre en eux-mêmes, il y a répandu néanmoins une éternelle fadeur… et son ton doucereux, son fastidieux verbiage. Mais ce n’était pas précisément sa faute, c’étaient le vice et les mœurs du temps. » Vous étudierez ce jugement.

I. L’éternelle fadeur : a) des sentiments (les « jeunes premiers » et certaines héroïnes) ; b) du style (galant et précieux ; voir sujet précédent).

II. Les chefs-d’œuvre en eux-mêmes : a) la logique intérieure (deuxième sujet, IIe partie, voir en haut) ; b) la vérité humaine (troisième sujet, IIIe partie, voir en haut).

Rappeler dans l’Introduction que Napoléon est plus favorable à Corneille.

Dans la Conclusion vous vous efforcerez de montrer les raisons de cette préférence.

Sujet 8 : Montrer l’influence de la littérature grecque chez Racine.

(Caen)

Il s’agit de développer un des points du quatrième sujet (voir en haut). — I. Les sources grecques de ses pièces (il s’en explique dans ses préfaces auxquelles vous vous reporterez). II. L’impuissance des personnages devant la passion s’explique en un sens parce qu’ils sont dominés par la fatalité (Phèdre et Oreste). — III. Le style souple et poétique.

Conclusion sur l’originalité de Racine : imitation et originalité chez les Classiques.

Sujet 9 : Un critique a dit de Britannicus : « C’est un admirable tableau d’histoire fait par un grand moraliste. » Appréciez ce jugement.

(Paris)

C’est le troisième sujet (voir en haut), moins la deuxième partie, appliqué au seul cas de Britannicus. Il y a donc lieu d’étoffer à l’aide des indications de la Remarque 2 (voir en haut) et des lectures précisées en tête du plan (voir en haut).

Sujet 10 : Vous commenterez ce jugement d’un critique : « Le théâtre de Racine est le diamant de notre littérature. Car il n’est pas de théâtre, je pense, qui contienne à la fois plus d’ordre et de mouvement intérieur, plus de vérité psychologique et plus de poésie. »

(Aix)

I.Action intérieure et logique (cf. deuxième sujet, IIe partie, voir en haut).

II.Vérité psychologique (cf. troisième sujet, IIIe partie, voir en haut).

III.Poésie (cf. un des points de la IIe partie du quatrième sujet, voir en haut).

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