Diachronie

La linguistique diachronique s’oppose à la linguistique synchronique en ce qu’elle vise les faits de langue dans leur successivité temporelle, c’est-à-dire sous l’aspect du changement qui les substitue, dans l’histoire, les uns aux autres. Chez Saussure, la diachronie est, dans l’histoire les uns aux autres. Chez Saussure, la diachronie est limitée pour l’essentiel à l’étude des faits isolés, notamment à l’évolution phonétique. Cependant, certaines indications du Cours laissent envisager une extension de la diachronie à l’évolution des systèmes linguistiques. C’est cette conception de la diachronie qui a été développée par la linguistique contemporaine.

Le changement dans le temps atteint tous les systèmes constitutifs de la langue :

1. Système phonologique

La comparaison du système phonologique du français moderne à celui du latin — dont il est issu — donne une idée de l’ampleur du changement : 5 voyelles en latin, chacune d’elles comportant une opposition de longueur, 14 en français (dans certains systèmes), sans opposition de longueur pertinente ; 14 consonnes en latin, 20 en français. La comparaison achronique de ces deux systèmes, indépendamment de toute information diachronique, ne permettrait pas de supposer que l’un est issu de l’autre.

Même à brève distance temporelle, certaines évolutions se laissent repérer : ainsi les oppositions  /a/ vs /ɑ/  et  /ɛ̃/ vs /œ̃/  ont, en une cinquantaine d’années, considérablement régressé en français standard. On peut — sans certitude — prévoir leur disparition totale. Le phonème /ɳ/ (nasale vélaire) a été introduit en français par l’intermédiaire de l’emprunt à l’anglais de nombreux noms en -ing.

Remarque. — En phonologie générative, les règles de réécriture permettent fréquemment de mettre en relation la structure synchronique avec l’évolution diachronique, notamment en rendant compte de certains faits morphophonologiques anciens fixés par l’orthographe : la consonne latente au masculin et le -e « muet » au féminin des adjectifs tels que petit, petite, grand, grande, ou la dénasalisation des phonèmes marquée dans l’orthographe par voyelle + n.

2. Système morphosyntaxique

On se contentera de donner l’exemple des morphèmes des fonctions nominales. Manifestées en latin par l’opposition des cas de la déclinaison, les fonctions du syntagme nominal le sont en français par des phénomènes d’ordre des mots et par des prépositions. Quant à la déclinaison, déjà réduite en ancien français à deux cas, elle a entièrement disparu pour les noms en français moderne. Elle ne subsiste que pour les pronoms personnels et les pronoms en qu- dans leur emploi comme relatifs.

L’explication de ce type de phénomènes est particulièrement litigieuse. On y a vu souvent le résultat de phénomènes strictement phonétiques, ayant pour conséquence l’effacement des syllabes finales, porteuses des morphèmes de cas. D’autres travaux insistent sur les phénomènes de redondance (par exemple ordre des termes + préposition + cas), qui rendaient superflue la flexion casuelle.

3. Système lexicosémantique

La relation entre les plans du signifié et du signifiant est, en synchronie, d’une stabilité absolue : c’est la définition même de la langue d’interdire d’affecter à sa guise les signifiants aux signifiés. D’une façon apparemment paradoxale, le sens des éléments linguistiques est cependant affecté aussi par l’évolution diachronique. Le signifiant chef, affecté en ancien français au signifié « tête » (il en subsiste le composé couvre-chef), est en français moderne réservé au signifié « supérieur hiérarchique ». Sauf phénomène discursif d’archaïsme, il a été remplacé par tête pour le signifié « tête ». Ces phénomènes d’évolution sémantique travaillent constamment le stock lexical de la langue ct lui font subir un lent glissement. On les répartit en plusieurs classes :

a) Il arrive fréquemment que le référent (ou, ce qui revient au même, la connaissance qu’on en a) évolue sans que le signe soit modifié : le soleil continue à se lever ct à se coucher, en dépit de l’astronomie. L’atome, qui, étymologiquement, « ne se coupe pas », a cessé d’être insécable. L’histoire du doublet déjeuner/dîner est particulièrement instructive : l’heure du dîner est passée progressivement de 9 heures à midi, puis à l’après-midi ct à la soirée. Le déjeuner prenait progressivement sa place, au point d’être à son tour remplacé, pour le repas du matin, par le petit déjeuner. Évolution qui a déterminé certaines hésitations : les articles déjeuner et dîner du Dictionnaire de Littré donnent des indications qui ne concordent pas clairement avec son emploi du temps tel qu’il le décrit dans la Préface. Ni dans le Dictionnaire ni dans la Préface, il n’existe de nom pour le repas du matin.

b) Indépendamment des emprunts à diverses langues étrangères, on observe à l’intérieur d’une même langue des échanges entre le lexique commun ct les lexiques spécifiques, notamment techniques. Ces échanges peuvent prendre les trois formes suivantes :

— passage de signes d’un lexique technique dans le lexique commun : niais et hagard, originellement termes du lexique cynégétique, sont passés dans le lexique commun et y ont pris un sens différent ;

— passage de signes du lexique commun à un lexique technique : à date très ancienne, mutare (« changer », voir l’emprunt « savant » muter) et ponere (« poser ») ont pris les sens spécifiques de muer et de pondre ;

— échanges entre lexiques techniques : le lexique de l’aviation, à la fin du XIXe siècle, puis celui de l’astronautique, au milieu du XXe, se sont pour une large part constitués par des emprunts à des lexiques précédemment existants. Le résultat se manifeste par des changements de sens : un aiguilleur n’a pas la même fonction dans une gare de triage et dans un aéroport.

c) Le changement de sens des signes repose fréquemment sur des phénomènes de déplacement qu’on peut décrire à l’aide des notions de la rhétorique :

— c’est la métaphore qui rend compte par exemple de l’emploi de noms d’animaux pour des outils ou des appareils : chien, chèvre, chevalet, col-de-cygne, etc. Poutre est étymologiquement le nom de la jument ;

— le nom de la langue comme système de signification vient d’une métonymie (déjà largement amorcée en latin) affectant le nom de la langue, « organe » ;

— l’euphémisme et, inversement, la péjoration expliquent de nombreux changements de sens : tumeur est fréquemment utilisé comme équivalent euphémique de cancer ; garce et fille, originellement non péjoratifs, ont acquis une valeur dépréciative. Certains euphémismes glissent progressivement vers la péjoration : ce fut par exemple le cas de benêt, imbécile, crétin (forme dialectale de chrétien).

Les changements de sens tels qu’ils viennent d’être décrits donnent lieu à deux importantes remarques :

Comme l’ont montré la plupart des exemples cités, le sens nouveau d’un signe élimine rarement son (ses) sens ancien(s). Ce phénomène a pour conséquence l’extension de la polysémie et la réduction de la monosémie, qui ne s’observe de façon absolue que pour les noms propres et pour certains termes techniques peu aptes à subir un déplacement de sens : appendicectomie ne peut désigner que 1’« ablation de l’appendice ».

Les exemples cités montrent l’importance que prend le référent dans le processus de l’évolution sémantique. On peut donc poser le problème de savoir dans quelle mesure le signe lui-même — défini comme relation du signifiant et du signifié — est affecté par les mutations de sa relation au référent. Pour éclairer ce problème, on prendra pour ultime exemple le cas du verbe voler. Originellement, il n’était utilisé, conformément à son étymon latin, que pour le « déplacement aérien des oiseaux » (soit : voler 1). Son emploi dans le vocabulaire technique de la fauconnerie a eu pour effet de lui faire prendre le sens de « enlever une proie, en parlant d’un oiseau de chasse » (soit : voler 2). Repris par le lexique commun, voler a acquis le sens nouveau de « dérober » (voler 3). Avec l’apparition de l’aérostation, puis de l’aviation, voler a été utilisé pour le « déplacement aérien d’objets non animés » (voler 4). Enfin, le développement de l’astronautique permet de conférer à voler un sujet humain, et de supprimer la référence à l’atmosphère : d’où l’apparition de voler 5. On voit de quelle façon des accidents référentiels, ici de nature culturelle (l’institution de la fauconnerie, l’invention de l’aviation puis de l’astronautique) ont finalement pour conséquence des modifications qui affectent le signifié même du mot, et du coup le signe qu’il constitue : entre le signifié de voler 1 et celui de voler 5, il ne subsiste en commun que le trait (le sème) « déplacement non terrestre ». Il n’en subsiste plus entre voler 1 et voler 3, qui sont traités par les dictionnaires comme des homonymes, sous deux adresses distinctes. On peut en tirer la conclusion que la problématique de la diachronie dans le domaine du sens doit faire intervenir, de façon nécessairement complexe, les relations entre les données proprement linguistiques et les données socio culturelles.

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