Aspect

Comme il est expliqué à la fin de l’article VERBE, Les signifiés des éléments appartenant à la classe grammaticale du verbe — les procès — ont en propre d’être inscrits dans le temps. Le verbe est donc, en français comme en beaucoup d’autres langues, la classe qui donne, par des différences morphologiques, des indications relatives au temps. Ces indications sont de deux ordres :

a) Le procès est situé par rapport à un repère temporel, par exemple le moment de l’énonciation, ou un point fixé dans le passé ou l’avenir : hier je me suis reposé ; aujourd’hui, je travaille à mon roman ; demain je préparerai mes cours dès que Françoise sera partie.

b) Le procès en lui-même, indépendamment du repère temporel par rapport auquel on le situe, prend du temps (plus ou moins, mais toujours un peu) pour se réaliser. Il est d’autre part affecté de façon variable par le temps qui s’écoule depuis le début de sa réalisation. Ces deux phénomènes apparaissent clairement dans les trois phrases de l’énoncé suivant : j’ai longtemps marché. Finalement je suis arrivé à Tombouctou. J’y vis depuis six mois.

Les indications du type décrit en a) sont données par les variations qui relèvent du temps (au sens linguistique du mot). Les indications du type décrit en b) sont données par les variations qui relèvent de l’aspect.

Remarque. — On n’a pas pu échapper, dans les analyses qui viennent d’être faites, à l’ambiguïté du mot temps. (Sur cette ambiguïté, voir TEMPS.)

Selon les langues, les variations morphologiques en temps et en aspect sont séparées ou conjointes. Les langues slaves modernes séparent nettement les deux catégories. Beaucoup de verbes de ces langues ont deux formes distinctes du point de vue de l’aspect, et chacune de ces deux formes a une série de tiroirs temporels. En français, les indications de temps et d’aspect sont données de façon syncrétique par les mêmes formes, ce qui a pour effet de faire naître certaines ambiguïtés (voir plus bas et à PASSÉ). En outre le français ne confère pas de marque morphologique à certaines oppositions aspectuelles marquées dans d’autres langues. C’est ce qui explique que la catégorie de l’aspect a longtemps été, dans la tradition grammaticale française, occultée par celle du temps.

Les aspects susceptibles d’affecter le procès sont les suivants :

1. Perfectif / imperfectif

(On dit parfois aussi, avec le même sens, conclusif / non conclusif)

Les procès signifiés par les verbes perfectifs comportent par eux-mêmes, indépendamment de tout effet extérieur exercé sur eux, une limitation. Une fois commencé, le procès va nécessairement à un terme qui en constitue l’achèvement. Naître et mourir sont perfectifs : on ne peut pas continuer à naître ni à mourir sont perfectifs : on ne peut pas continuer à naître ni à mourir dès le moment où l’on est ou mort.

Inversement, les verbes imperfectifs signifient des procès qui, s’ils ne sont pas interrompus par des circonstances extérieures, peuvent de prolonger sans limitation. Les procès évoqués par des verbes tels que exister ou vivre peuvent bien être interrompus (par exemple, dans le cas des êtres vivants, par la mort). Mais cette interruption n’est pas inscrite dans le signifié même des verbes, qu’on dit de ce fait imperfectifs.

Ainsi s’opposent des perfectifs tels que : abattre, aboutir, apprêter, arracher, arriver, atteindre, assommer, casser, couper, dévoiler, entrer, fermer, mourir, naître, préparer, rendre, sortir, tomber, trouver, tuer, etc., et des imperfectifs tels que : admirer, adorer, aimer, bourdonner, briller, chatouiller, chasser, cheminer, chérir, chevaucher, conserver, courir, craindre, cultiver, durer, errer, exister, guider, habiter, haïr, marcher, méditer, nager, parler, protéger, ramper, redouter, régner, ressembler, songer, travailler, vivre, voyager, etc.

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Remarques. — 1. On peut comparer l’opposition des perfectifs et des imperfectifs à celle des noms comptables et non comptables (voir NOM et NOMBRE). De même que les noms peuvent, sous certaines conditions, passer d’une classe à l’autre, les verbes peuvent, selon le contexte, fonctionner comme perfectifs ou imperfectifs. Dans la célèbre maxime il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger, manger est (plutôt perfectif dans la première proposition et — nettement — imperfectif dans la seconde.

2. Les deux listes de verbes qu’on vient de citer montrent clairement que la distinction des perfectifs et des imperfectifs ne se confond pas avec celle des transitifs et des intransitifs. Les deux répartitions se croisent : il y a des perfectifs transitifs (atteindre, trouver, etc.) et des perfectifs intransitifs : naître, mourir ; arriver ou entrer, intransitifs, comportent toutefois un complément qui, bien que dit circonstanciel, est cependant à peu près indispensable. Inversement, il y a des imperfectifs intransitifs (admirer, chercher, redouter, etc.) et des imperfectifs intransitifs (courir, nager, voyager, etc.). Cependant il existe des contacts entre les deux couples d’opposition : l’emploi d’un verbe comme transitif ou intransitif peut le faire passer d’un aspect à l’autre. Dans que faites-vous ? — J’écris (« je suis écrivain » ou « je suis en train d’écrire »), écrire est imperfectif. Dans j’écris une lettre (« un graphème » ou « une missive ») ou même j’écris au percepteur, écrire est perfectif. La détermination du syntagme nominal objet peut avoir le même effet différenciateur : j’écris une nouvelle est perfectif, j’écris des romans pour les enfants ne l’est pas, etc.

3. Comme le montrent également les deux listes d’exemples, l’opposition du perfectif et de l’imperfectif est réalisée en français par des moyens lexicaux : tel verbe est perfectif, tel autre est imperfectif. Il arrive cependant, de façon très lacunaire, que des procédés flexionnels, lexicaux ou grammaticaux, soient utilisés pour fixer l’opposition :

mourir est perfectif, mais le pronominal se mourir est imperfectif ;
— le préfixe ɑ- (et ses variantes contextuelles) sert dans plusieurs cas à fournir un perfectif à un verbe imperfectif : mener/amener, courir/accourir, porter/apporter, etc.
— pour les intransitifs, il existe — sans régularité absolue — une certaine comptabilité entre l’auxiliaire être et les verbes perfectifs, l’auxiliaire avoir et les imperfectifs : comparer j’ai couru à je suis accouru (mais il a disparu est incontestablement perfectif). Dans les rares cas où, pour le même intransitif, les deux auxiliaires sont possibles, être caractérise l’emploi perfectif, avoir l’emploi imperfectif : je suis monté au sommet de l’Everest/j’ai monté deux bonnes heures ; je suis demeuré (« je me suis arrêté ») à mi-chemin/j’ai demeuré rue Lepic.

4. Les verbes perfectifs et imperfectifs ne réagissent pas de la même façon aux variations proprement temporelles. (Voir surtout TEMPS DU PASSÉ.)

2. Accompli / non accompli

(On dit parfois aussi, avec le même sens, extensif / tensif et transcendant / immanent).

Ici, les termes mêmes d’accompli et de non accompli indiquent la spécificité de l’opposition aspectuelle : j’ai écrit signifie que le procès est achevé, j’écris le présente dans son accomplissement. La distinction de l’accompli et du non accompli ne se confond pas avec celle du perfectif et de l’imperfectif. Les deux répartitions se croisent : j’ai trouvé est perfectif et accompli, je trouve perfectif et non accompli ; j’ai cherché est imperfectif et accompli, je cherche imperfectif et non accompli. La seule différence de compatibilité des perfectifs et imperfectifs avec l’accompli vient de ce que les premiers tiennent leur accomplissement du contenu même du procès, alors que les seconds le reçoivent de circonstances spécifiques, extérieures à leur signifié : comparer je suis arrivé (la  nature même du procès m’empêche de continuer à le faire) à j’ai marché pendant deux heures (rien, dans le contenu du verbe marcher, ne s’oppose à une poursuite du procès : ce sont des circonstances extrinsèques qui m’ont poussé à l’interrompre).

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Comme l’ont montré les exemples cités, l’opposition de l’accompli au non accompli est manifestée en français par l’opposition des formes composées aux formes simples. Il existe, comme il est dit à l’article PASSÉ, une forme composée en face de chaque forme simple du verbe. Les deux formes relèvent du même temps, et ne s’opposent que par l’aspect : de ce point de vue le passé composé est un accompli de présent, absolument non substituable à un temps du passé (elle a vécu/elle vécut), le plus-que-parfait un accompli d’imparfait, etc.

La difficulté tient à ce que les formes composées ne sont pas utilisées uniquement avec la valeur aspectuelle d’accompli. Elles fonctionnent également avec la valeur temporelle d’antériorité. C’est ce qui explique le développement des formes surcomposées, qui tiennent notamment lieu d’antérieur aux formes composées (sur les détails, voir PASSÉ et FORMES SURCOMPOSÉES). Ce phénomène de syncrétisme entre une marque aspectuelle (l’opposition de l’accompli au non accompli) et une marque temporelle (l’opposition de l’accompli au non accompli) et une marque temporelle (l’opposition de l’antérieur à l’ultérieur) est l’un de ceux qui obscurcissent le fonctionnement de l’aspect en français.

3. Limitatif / non limitatif

(On dit aussi, avec des sens voisins, ponctuel / duratif et non sécant / sécant).

Soit la phrase le Parlement siégea (ou : ɑ siégé) pendant l’été 2 023. La durée du procès est entièrement comprise dans les limites de l’été, qu’elles peuvent d’ailleurs ne pas atteindre : la phrase reste vraie si le Parlement n’a siégé que du 9 juillet au 14 août. Quoi qu’il en soit des détails chronologiques, les limites temporelles du procès (ici les deux limites temporelles : le début et la fin) sont envisagées par le verbe au passé simple ou au passé composé. Le procès est donc présenté sous l’aspect limitatif.

Soit maintenant la phrase le Parlement siégeait pendant l’été 2 023. Le procès, à l’époque, prise comme point de repère, de l’été 2 023, était déjà en cours. Il peut s’être prolongé au-delà. Rien n’est dit par le verbe à l’imparfait de son début ni de son éventuel achèvement. Il est donc présenté sous l’aspect non limitatif.

On a pris pour exemples les temps du passé, qui font apparaître l’opposition du limitatif et du non limitatif sous la forme : passé simple (ou composé) /imparfait. Le présent, qui se donne comme point de repère le moment de l’énonciation, est nécessairement non limitatif. Il ne peut être limitatif que dans des conditions contextuelles très particulières (par exemple le présent historique, voir PRÉSENT). Quant au futur (et aux formes simples des autres modes), il ne comporte pas de distinction formelle entre les deux aspects : le Parlement siégera pendant l’été 2 023 peut recevoir les deux interprétations.

Remarques. — 1. On voit comment se justifie l’appellation ponctuel / duratif, qui a cependant l’inconvénient de laisser entendre — faussement — que le procès limitatif est nécessairement bref, le procès non limitatif nécessairement long. Quant à l’opposition non sécant/sécant, elle tient compte du repère temporel qui, effectivement, coupe en deux portions le procès non limitatif, ce qui a pour effet d’en effacer les limites.

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2. Les relations de l’opposition limitatif / non limitatif avec les deux oppositions précédemment étudiées se décrivent de la façon suivante :

— limitatif et non limitatif affectent indifféremment les perfectifs et les imperfectifs ;
— Dans le cas des perfectifs, le limitatif envisage les deux limites temporelles du procès, qui se trouve de fait présenté en outre comme accompli : le roi abdiqua (ou : a abdiqué) est donc simultanément perfectif, limitatif et accompli. Mais pour les imperfectifs, le limitatif peut n’envisager que la limite initiale du procès, qui est alors interprété comme non accompli : dès huit heures il marcha (ou : a marché) est à la fois imperfectif, limitatif et non accompli. On repère au passage que le passé composé, ici substituable au passé simple, n’a pas nécessairement, utilisé comme temps du passé, la valeur d’accompli qui le caractériser par rapport au présent simple.

Les trois oppositions aspectuelles qu’on vient d’énumérer sont fondamentales. Même en français — langue qui, pourtant, privilégie le temps aux dépens de l’aspect — elles comportent au moins des éléments, parfois lacunaires ou syncrétiques, de manifestation morphologique. On peut en outre distinguer plusieurs autres différenciations de caractère aspectuel. En français, elles restent non marquées ou, en cas d’ambiguïté gênante, se contentent de marques lexicales :

a) Semelfactif / itératif. Soit la phrase j’ai ramassé des champignons la semaine dernière. Pendant le laps de temps envisagé, le procès peut être réalisé une seule fois (on parle alors de semelfactif, du latin semel, « une fois ») ou réalisé plusieurs fois (par exemple chaque jour de la semaine) : on parle alors d’itératif.

Remarque. — Certaines langues, par exemple le latin, comportent, sous le nom de fréquentatif, une flexion, généralement suffixe, pour marquer la répétition du procès. De façon très lacunaire le suffixe français -ailler a cette valeur fréquentative (criailler, tournailler, etc.).

b) l’aspect progressif, pour les verbes imperfectifs, se distingue de l’aspect linéaire en ce qu’il envisage le développement par degrés du procès. La périphrase verbale archaïsante aller + gérondif marque cet aspect : mon mal va s’aggravant.

c) Inchoatif / terminatif. Le premier souligne la limite initiale du procès, le second en souligne la limite finale. Cette opposition (pour laquelle le latin disposait d’un suffixe inchoatif) est manifestée en français par les périphrases verbales du type se mettre à, commencer à et finir de, cesser de, où l’on remarquera l’opposition des deux prépositions à et de. Lié à la forme pronominale du verbe, s’endormir fonctionne comme inchoatif de dormir.

Remarque. — Il n’est pas impossible, en l’absence de marque morphologique de raffiner sur les distinctions qui viennent d’être faites, et de repérer par exemple un aspect continuatif qui insiste sur le déroulement sans interruption d’un procès imperfectif accompli ou inaccompli (j’ai longtemps habité sous de vastes portiques), un aspect multiplicatif (sautiller), distributif (j’ai fait des achats), etc. En revanche on se gardera de classer parmi les aspects le factitif (qui envisage les relations du verbe et de son sujet) et les diverses périphrases verbales à valeur strictement temporelle, et non pas aspectuelle (aller + infinitif, venir de + infinitif, etc).

Aspectuel

On donne parfois ce nom à l’ensemble des périphrases verbales ou semi-auxiliaires (voir AUXILIAIRE), que leur valeur soit temporelle (parfois même modale) ou proprement aspectuelle. Il est évidemment préférable de réserver le te terme au dernier cas.

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